Sep

26

2016

« Un juif pour l’exemple » Un sujet d’actualité pour la CICAD

La CICAD, représentée par son Secrétaire général Johanne Gurfinkiel, était invitée ce jeudi 22 septembre 2016 au cinéma les Scala à Genève à débattre sur le film « Un juif pour l’exemple ». Cette adaptation libre du livre de Jacques Chessex en 2009, depuis sa sortie, a marqué l’actualité culturelle de ces derniers jours.

Organisée par la Licra de Genève, les cinéphiles ont pu assister à la projection du film en compagnie de Jacob Berger, le réalisateur. Réalisateur de grands documentaires et de reportages pour la télévision suisse, Jacob Berger ne craint pas la réaction des habitants de Payerne. Notamment parce que son film ne pointe pas un doigt accusateur sur la ville, ni sur les assassins d’ailleurs.

Au contraire, il cherche à montrer la complexité des personnages, leur côté humain, «la banalité du mal» comme dirait l’historienne et philosophe allemande Hannah Arendt. «J’aurais pu dépeindre les assassins comme des imbéciles, pour permettre à chacun de nous de se sentir supérieur. Mais je n’ai pas voulu le faire, précisément pour montrer qu’il y a un peu de stupidité et de violence en chacun de nous».

Ce mal et cette violence ne se limitent pas à cette tragique année 1942. C’est précisément un des autres thèmes forts du film de Jacob Berger: le constant va et vient entre passé et présent, au-travers de la figure de Chessex enfant et vieillard, mais également de l’usage surprenant d’objets contemporains dans des scènes historiques. Le spectateur est ainsi invité à se poser la question: la situation est-elle vraiment différente aujourd’hui?

«Beaucoup de choses nous séparent des années 1940, c’est vrai, mais il y a également de nombreuses similitudes. Notre époque est marquée par le retour de régimes autoritaires, autocratiques voire même dictatoriaux au cœur de l’Europe. La doctrine d’extrême-droite connaît un succès toujours plus important. Dans un contexte de crise sociale et économique, nous sommes aujourd’hui encore à la recherche d’un nouveau bouc émissaire», affirme le réalisateur.

En 1942, dans la ville suisse de Payerne, un groupuscule nazi veut offrir symboliquement un cadeau à Hitler pour son anniversaire. Ils font le choix de tuer un juif, marchand de bétail dans la région. Ce crime inqualifiable est le point de départ de réflexion du réalisateur qui a choisi d’adapter le récit de Jacques Chessex publié en 2009 qui à l’époque avait provoqué une vive polémique. Jacob Berger amène le spectateur à réfléchir sur le racisme ordinaire qui traverse l’histoire, et qui menace notre société actuelle. Il fait un rapprochement entre une certaine méfiance de la population influencée par les antisémites français à l’époque et le rejet de l’étranger, la xénophobie qui existe aujourd’hui dans notre société. D’autres sujets sont évoqués ; l’histoire cachée de la Suisse, la mémoire collective, la place de l’artiste dans la société sur fond de crime antisémite.

A l’issue de la projection, la LICRA organisait une table-ronde avec Jacob Berger, l’essayiste Sylviane Dupuis, le Président de la LICRA Genève  Manuel Tornare et  Johanne Gurfinkiel, sous la houlette de Romaine Jean.

Plus de septante ans après ce crime dans une Suisse où une partie de la population partageaient l’idéologie nazie à l’époque du troisième Reich, le sujet reste controversé.  Pour le réalisateur, il ne semble pas exister en Suisse de frustration quant au rôle de la Suisse à cette époque contrairement à la France. Les Suisses ayant évoqués depuis plus de septante ans largement le sujet. Une remarque surprenante pour Johanne Gurfinkiel, Secrétaire général de la CICAD, qui a souhaité réagir. « Si les français ont un problème avec la Seconde Guerre mondiale je n’ose imaginer ce que l’on pourrait dire des suisses. Même si Genève est un exemple, la Suisse s’attache comme nombre de pays européens à occulter cette période. Cela reste un sujet tabou. Je ne sais pas s’il y a un modèle français mais en tout cas j’aimerais qu’il y ait un modèle suisse. » Un point de vue approuvé par le public et la journaliste Romaine Jean qui a souhaité approfondir le débat en choisissant de faire un parallèle avec l’actualité meurtrière en Europe de ces derniers mois.

Les attentats ayant ravivé la haine de l’Autre allant jusqu’à la tuerie barbare telle que celle de Payerne en 1942. « Peut-on alors parler de mécanismes de la haine ? » s’interroge –t-elle. L’ancienne Conseillère fédérale, Ruth Dreifuss, présente dans la salle a voulu apporter des éléments de réponse. « La haine n’est pas quelque chose de spontané mais qui nécessite une organisation, la désignation d’un ennemi, un coupable. Spontanément, il n’y a pas de haine qui puisse se cristalliser sur une minorité, sur un peuple, si cela n’est pas exploité politiquement. La haine se fabrique avec une relative facilitée et cela est angoissant. Nous voyons actuellement cette haine refaire surface avec ces attentats et certains partis politiques en Suisse mais aussi dans le monde. Aujourd’hui, je pense que ceux qui sont à même d’être le plus discriminés, qui sont les plus menacés et considérés comme des boucs émissaires ce ne sont pas les Juifs, mais les musulmans. » Une opinion qui ne fait pas l’unanimité. Parmi les victimes des attentats en Europe, il y a aussi des Juifs comme l’a rappelé Johanne Gurfinkiel. « Je remarque qu’on ne parle pas des victimes juives et je le regrette. Cette idéologie antisémite du bouc émissaire est toujours très présente bien que systématiquement on essaye de l’écarter et de l’occulter. Cet antisémitisme présent dans notre société s’exprime par son intégrisme, par le terrorisme islamiste qui cible le Juif pour l’éliminer. L’extrême droite n’est pas absente non plus. On oublie qu’en Suisse il y a aujourd’hui des acteurs antisémites, aussi d’extrême droite, des nazis qui pourraient, tout comme dans le film, défiler sous la même bannière à croix gammées. Pour ceux qui auraient la mémoire courte, il y a quelques années à Genève, un groupuscule néonazi avait fait une affiche pour le rassemblement du 1er aout avec un personnage portant une kippa et une flèche dans la tête. Le slogan était le suivant : le 1er aout, frappe bien, vise juste.

Pour terminer mon propos, j’aimerais que nous évitions surtout les propos sur une quelconque hiérarchisation des victimes qui n’a aucun sens. Cependant, n’occultons pas la réalité. L’assassinat de ce prêtre français est horrible, tout comme les exactions qui ont frappé chrétiens et musulmans à travers le monde. Mais comment ne pas parler et ne pas se remémorer ces victimes juives tuées parce que juives. Avons-nous déjà oublié Paris, Toulouse, Bruxelles, Copenhague ? »

Manuel Tornare, Président de la LICRA tout en se joignant à cet argumentaire relativise le propos « Il est clair que l’on ne se mobilise pas assez contre l’antisémitisme en Suisse ou ailleurs. Mais la différence avec cette période évoquée c’est qu’aujourd’hui nos autorités ne sont pas composées, sauf exception, comme à l’époque d’antisémites notoires. On peut collaborer avec le gouvernement genevois sur ces questions. Il y a là une avancée. Il y a quand même un discours qui va dans le sens des associations comme la CICAD ou la LICRA.»

Des associations qui travaillent à sensibiliser les plus jeunes sur ces questions d’antisémitisme mais aussi sur la Shoah et la Seconde Guerre mondiale en se rendant dans les écoles ou en rencontrant les enseignants. Un travail de mémoire utile pour le réalisateur mais qui est toutefois à nuancer comme l’explique Johanne Gurfinkiel « On parle beaucoup de mémoire et de transmission. Mais ce travail ne peut se faire qu’avec des enseignants mobilisés  qui s’engagent en abordant le sujet de la Shoah durant leurs cours. Ce n’est malheureusement pas le cas partout.. »