Feb

02

2017

« Ce que doit être la lutte contre l’antisémitisme : résolue, inlassable et courageuse » Allocution de M. le Conseiller fédéral Guy Parmelin Chef du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS)

A l’occasion du 2e dîner citoyen de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD), Genève, le jeudi 2 février 2017

 

Madame la Conseillère fédérale,

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les représentantes et représentants du corps diplomatique

Mesdames et Messieurs les représentantes et représentants des autorités cantonales et communales,

Chers membres, collaborateurs et amis de la CICAD,

Mesdames et Messieurs les invités en vos titres et fonctions,

« Connaître le chemin ne dispense pas du parcours », a dit un jour un penseur demeuré anonyme. Je suis d’autant plus heureux d’effectuer celui qui me conduit jusqu’à vous qu’il n’a pas été aisé d’harmoniser nos emplois du temps. Le chemin vers le dîner citoyen de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation m’était donc connu de longue date, raison pour laquelle je me réjouis de pouvoir enfin accomplir le parcours ce soir.

L’occasion m’est donnée, en préambule, de remercier la CICAD non seulement de m’avoir convié à cet important événement, mais encore de me permettre de voir le lac Léman en cours de semaine, un bienfait devenu rare depuis mon accession au Conseil fédéral. C’est vous dire s’il est apprécié à sa juste valeur.

Plus fondamentalement, vous m’offrez une tribune depuis laquelle j’aimerais tout d’abord saluer l’engagement inlassable de la CICAD dans la lutte contre l’antisémitisme et, à travers lui, contre toute forme de pratique discriminatoire. En prononçant le mot « inlassable », j’emploie une épithète à la fois admirative et navrée : admirative à l’égard de la résolution et de la constance de votre action, mais navrée aussi puisqu’il est désespérant, à une époque qui a fait – avec plus ou moins de sincérité d’ailleurs – du respect d’autrui son crédo, de devoir constater que cette action soit toujours nécessaire et que le mauvais levain de l’antisémitisme continue de fermenter.

Monsieur le Président Lévy a fort opportunément rappelé dans son intervention le contexte sécuritaire général qui prévaut, notamment en Europe. Il a souligné les dangers qui guettent nos sociétés, les tentations extrémistes et, malheureusement aussi, les actes épouvantables auxquels elles sont régulièrement exposées. L’appel de la violence reçoit hélas trop souvent l’attention de la bêtise, de l’aveuglement et de la haine.

Plus près de nous, la CICAD nous invite avec persuasion et insistance à demeurer en toute circonstance des citoyens vigilants. Depuis plus d’un quart de siècle déjà, elle recense et analyse soigneusement les gestes, les paroles, les écrits qui portent atteinte à la dignité des membres des communautés juives, conformément à sa triple mission de prévention, de conseil et d’action.

Au-delà des relevés statistiques, j’aimerais insister sur l’importance de cette mission. S’agissant des droits fondamentaux, la Constitution fédérale ne laisse planer aucun doute : en Suisse, nul ne doit subir de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale, de son mode de vie, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques. En d’autres termes, mais en doutions-nous ?, le combat de la CICAD est légitime, tout comme est légitime son aspiration à la sécurité.

Les observations que vous formulez, Monsieur le Président, rejoignent les craintes d’un grand nombre de nos concitoyens, effrayés depuis peu à l’idée que le terroriste puisse précipiter un camion dans la foule ou abattre à l’aveuglette les clients des terrasses. Ces craintes, Mesdames et Messieurs, sont prises très au sérieux par les autorités de notre pays, à quelque niveau que s’exerce le pouvoir. De la Confédération aux municipalités en passant par les exécutifs cantonaux, la sécurité est devenue une préoccupation première, et elle induit à ce titre une réflexion plus approfondie que jamais sur les méthodes préventives à appliquer, sur les stratégies à développer pour que nous puissions vivre et évoluer dans un monde plus sûr. Cependant, c’est une tâche ardue, « inlassable » pour reprendre mes propos liminaires, même s’il faut imaginer Sisyphe heureux, ainsi que le clamait Camus.

Je vous ferai grâce des propos convenus sur le risque zéro : notre existence est fragile par essence, exposée qu’elle est à la fatalité, aux caprices de l’imprévu. Il faut ainsi accepter que nous ne puissions pas toujours tout maîtriser. Pour autant, il est de notre devoir – et c’est ici l’homme d’Etat qui s’exprime – de mettre au point des solutions afin de minimiser les risques.

C’est notamment dans ce dessein qu’oeuvre le Service de renseignement de la Confédération, dont j’ai la responsabilité. Et c’est aussi la raison pour laquelle, conformément à la décision du souverain en septembre dernier, nous sommes en train de renforcer les outils d’investigation à la disposition de cet organe. A cet effet, la loi révisée sur le renseignement devrait en principe entrer en vigueur le 1er septembre prochain. Elle permettra à la Confédération notamment de collecter de façon plus efficace – mais sous le strict contrôle de la justice et du Conseil fédéral – des données personnelles à l’insu des individus soupçonnés de préparer des actes de terrorisme ou d’espionnage. Cette approche n’est peut-être pas la plus audacieuse dont nous aurions pu rêver, mais elle étoffe sensiblement nos moyens de surveillance et vient renforcer utilement notre arsenal sécuritaire.

J’entends votre président lorsqu’il nous fait part de ses plus vives inquiétudes au sujet des injures, des menaces ou même des agressions dont sont victimes les membres des communautés juives de Suisse romande. Je l’entends aussi lorsqu’il en appelle à un effort accentué en faveur de la protection de ces personnes et de leur environnement. La Fédération suisse des communautés israélites m’a d’ailleurs récemment interpellé sur ce même objet, en m’exposant les enjeux que suppose une telle protection. Je crois pouvoir dire ici que la Confédération est clairement au fait des problèmes soulevés et qu’elle en a pris la mesure. Il se trouve néanmoins – c’est là un fait institutionnel et non une échappatoire – qu’ils ressortissent à plusieurs départements : au Département fédéral de justice et police, bien entendu, mais aussi au Département fédéral de l’intérieur pour les aspects liés à la protection contre la discrimination. J’ai appris incidemment que les contacts s’intensifiaient entre la Confédération et les responsables des communautés juives, et qu’une rencontre était en cours de préparation avec les deux départements précités, la Conférence des directrices et directeurs des départements cantonaux de justice et police ainsi que la Conférence des commandants des polices cantonales. Ce dialogue est plus que bienvenu.

 « Le monde ne devient humain que lorsqu’il est devenu objet de dialogue », écrivait fort à propos l’immense Hannah Arendt. Aussi, j’espère que ce dialogue, quels qu’en soient la physionomie et le périmètre, permettra de faire progresser le niveau de sécurité auquel vous aspirez à bon droit. Je pense qu’ainsi composée, cette plate-forme serait le juste reflet des leviers à même d’agir avec profit dans ce domaine, la sécurité du pays et la protection de la population étant – constitutionnellement parlant – du ressort conjoint de la Confédération et des cantons. Je sais d’expérience les conseillers d’Etat responsables de la sécurité très concernés par ces questions, et je suis convaincu qu’ils sauront y apporter des réponses appropriées et raisonnables.

Je ne tiens pas à anticiper les résultats de ces entretiens ni les solutions à adopter, qui passent d’abord par le respect des bases légales existantes, le cas échéant par des modifications législatives. Je me félicite néanmoins que de tels échanges puissent avoir lieu, car je sais que cela correspond aux voeux exprimés de longue date par les communautés représentées par la CICAD et par la FSCI.

J’ose pour ma part exprimer le souhait que le cadre des discussions à venir ne s’appuie pas sur des structures par trop complexes. La qualité et la franchise du dialogue, le bénéfice concret qui en est attendu n’ont en effet pas besoin d’appareils lourds ou réglementés à outrance. Mon département est bien entendu disposé à apporter toute aide qui serait requise à cet égard, notamment s’il devait apparaître expédient que le Réseau national de sécurité se mobilise en jouant le rôle de courroie de transmission qu’il est entre la Confédération et les cantons chaque fois qu’il s’agit d’approfondir la réflexion sur les sujets qui préoccupent non seulement la CICAD, mais encore l’ensemble des organisations et des groupes sociaux vulnérables, et exposés comme tels à des actes de violence. Quoi qu’il en soit, et même si mon département n’est pas en première ligne dans ce domaine, mes services en suivent attentivement les développements et demeurent en tout temps disponibles.

Vous l’avez rappelé, Monsieur le Président, la Berne parlementaire n’est pas sourde à vos inquiétudes. Vous avez cité le postulat déposé en décembre dernier par M. le Conseiller national Guillaume Barazzone, mais il faut également citer la motion de M. le Conseiller aux Etats Daniel Jositsch demandant quelles mesures complémentaires pouvaient être prises aux fins d’assurer la sécurité des communautés religieuses particulièrement menacées, et quelles bases légales seraient nécessaires le cas échéant à leur mise en application.

Nous sommes là au cœur du sujet, et votre dîner citoyen ne pouvait pas mieux s’inscrire dans l’actualité, une actualité dont je déplore qu’elle ait vu très récemment six jeunes soldats de l’armée suisse photographiés en train de faire le salut nazi devant une croix gammée dessinée dans la neige. Je tiens à souligner ici la célérité de l’institution militaire qui, une fois les faits portés à sa connaissance, a aussitôt transmis ce cas à la police militaire, à laquelle il n’a fallu que quelques heures pour démasquer les coupables et les déférer à la justice. Nous ignorons s’il s’agit là de la manifestation d’opinions fanatiques, d’une stupide provocation ou d’un geste imbécile.

Peu importe, au fond, l’essentiel étant que ces comportements ne fassent l’objet d’aucune complaisance ni d’aucune compromission de la part de la hiérarchie militaire, et pas davantage d’ailleurs de celle des autorités civiles.

Je suis heureux et fier que la démonstration ait pu en être apportée à cette occasion, comme à celles – toujours trop nombreuses – que nous avons à connaître, mais que notre armée traque sans relâche et sans faiblesse. Soyez assuré, Monsieur le Président, que la lutte contre l’extrémisme est de tous les instants au sein de mon département comme est constante sa vigilance à l’égard de ce fléau, notre maître-mot dans ce domaine étant la tolérance zéro.

L’armée suisse n’est pas et ne sera jamais un repaire de sympathisants du nazisme ou de quelque cause perdue que ce soit. J’entends parfaitement les regrets exprimés par Alain Bruno Lévy lorsqu’il doit constater qu’il n’existe pas, dans notre pays, de norme pénale réprimant l’exhibition de symboles racistes. Il ne m’appartient pas de revenir ici sur les motivations qui furent celles du Conseil fédéral de l’époque de renoncer à ancrer une telle norme dans notre législation, pas plus qu’il ne m’appartient de commenter la décision des deux Chambres d’approuver cette position. Malgré tout, j’observe avec satisfaction que l’armée ne fait preuve d’aucun laxisme dans la poursuite impitoyable de ces dérives infâmes. S’appuyant sur les outils légaux et administratifs déjà à sa disposition, elle n’a de cesse de prévenir, de contrôler et de réprimer ces comportements, avec l’appui de la justice militaire.

Un dîner citoyen, Mesdames et Messieurs, et j’en terminerai par là, offre également l’occasion d’insister sur l’importance du citoyen dans le combat qui est le vôtre, et qui doit être celui de tous, pour faire respecter la dignité humaine, les libertés, les principes d’égalité, d’équité, et avec eux l’ensemble des droits fondamentaux que consacre notre Constitution fédérale. Nous devons être collectivement, mais aussi et surtout individuellement les sentinelles de cette défense, les gardiens implacables des valeurs sur lesquelles notre société prend appui. L’engagement du citoyen suppose du courage, celui-là même que déploie dans sa nécessaire mission la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation, ce courage aussi dont Albert Cohen écrivait que l’homme épris d’absolu devait l’investir, en même temps que la lucidité, dans le combat contre les fanatismes.

Merci à la CICAD et aux organisations qui lui sont apparentées de rester cet aiguillon qui nous rappelle chaque jour à nos élémentaires obligations de citoyen.

Je vous remercie de votre attention.

CICAD en action

  • Plus de 20 ans d’actions

    La CICAD se préoccupe des menaces qui pèsent sur les Communautés juives. Prévenir, conseiller et agir : 3 mots d’ordre contre un même fléau.