Feb

02

2017

Discours du président de la CICAD, Alain Bruno Lévy, à l’occasion du deuxième dîner citoyen de la CICAD le 2 février 2017

Monsieur le Conseiller fédéral,

Madame l’ancienne Conseillère fédérale

Messieurs les Présidents des Grands Conseils des cantons de Vaud, Neuchâtel et Genève,

Excellences,

Madame et Messieurs les Conseillers d'Etat des cantons de Fribourg, Vaud, Neuchâtel, et Genève,

Mesdames et Messieurs les Députés,

Madame la Conseillère administrative,

Mesdames et Messieurs les Conseillers municipaux,

Messieurs les Rabbins, Imam et représentants des Eglises catholiques et réformées

Monsieur le Président, Mme la Vice-Présidente et M. le Secrétaire général de la Fédération Suisse des Communautés Israélites

Monsieur le Vice-Président de la Plateforme des Juifs libéraux de Suisse

Messieurs les Présidents des Communautés israélites de Genève, Lausanne et Fribourg

Monsieur le Bâtonnier de l’Ordre des avocats de Genève

Mesdames et Messieurs les représentants des médias

 

Chers amis,

 

La CICAD a le très grand honneur de vous accueillir ce soir à ce deuxième dîner citoyen et de vous souhaiter la bienvenue en saluant tout particulièrement M. le Conseiller fédéral Guy Parmelin.

Je vous suis très reconnaissant de votre présence connaissant la charge de votre  fonction. Ayant commencé ma carrière au service de la Confédération du temps de MM Chevallaz et Furgler j’ai vu les contraintes qui pèsent sur l’agenda d’un Conseiller fédéral. Merci de tout cœur de vous être libéré pour nous.

Il y a une année, notre association fêtait ses 25 ans d’existence et organisait un premier dîner citoyen, 150 ans après le vote historique du peuple et des cantons accordant la liberté d’établissement aux juifs de ce pays, ainsi que le plein exercice de leurs droits civiques.

Il a ainsi fallu des siècles pour que les juifs venus ici aux temps des légions romaines puis expulsés au Moyen âge se rétablissent à nouveau au 19ème siècle et puissent faire partie de la Confédération en citoyens libres et égaux.

Cette reconnaissance n’a hélas pas fait disparaitre l’antisémitisme qui perdure depuis des siècles et dont l’intensité a varié à l’époque moderne.

Pendant la dernière guerre mondiale, La Suisse a su préserver ses citoyens juifs suisses, mais a fermé la frontière à de nombreux coreligionnaires, avec les conséquences funestes que l’on doit se rappeler.

La politique de fermeture, d’enfermement n’est pas dans nos traditions. Hier elle poussa hommes, femmes et enfants juifs vers la mort. Aujourd’hui ce sont les guerres, les dictatures et le terrorisme qui poussent de nombreux migrants fuyant les zones de conflit vers une Europe qui se replie et qui s’interroge sur son avenir. La crainte du terrorisme et de l’insécurité sont légitimes mais ne peuvent être le prétexte à l’isolement. Nous sommes aussi les héritiers d’Henry Dunant et de l’esprit de Genève.

Au-delà des guerres, l’ignorance, pire encore la haine et le rejet, alimentent toujours les démons d’hier. Comme minorité nationale, nous n’en sommes pas que les témoins.

L’antisémitisme ne cesse de se réinventer. De nature théologique et philosophique hier, il a su revêtir de nouveaux habits pour mieux se propager. L’antisionisme en est l’expression la plus contemporaine.

Dans le courant de cette soirée vous recevrez l’édition 2016 du rapport que la CICAD établit depuis plus de 10 ans sur l’antisémitisme en Suisse romande. Dévoilé ce matin, vous bénéficiez de la primeur de sa publication. Vous constaterez que malgré une constance des chiffres et au-delà de ceux-ci, l’antisémitisme reste virulent et se développe grâce aux nouveaux moyens de communication et aux médias sociaux qui  permettent aux divers milieux extrémistes fascistes, complotistes, islamistes de déverser leur fiel haineux.

En préambule, je veux vous donner un exemple de propos lus sur un site d’un internaute qui a été poursuivi et finalement condamné à la prison ferme. Je cite : « Ce qui est insupportable, c’est l’arrogance de cette communauté qui prétend imposer sa dictature à l’ensemble de la planète et qui passe son temps à mener des campagnes de calomnies, des campagnes de persécution, des campagnes islamophobes et à fomenter des guerres. Ce qui est également insupportable, c’est la servilité de tous ces politiciens et magistrats corrompus incapables de concevoir une autre attitude que la soumission à l’arrogance du lobby juif. »

Quel dégoût de lire ces lignes pour une petite communauté juive de Suisse composée d’environ 18'000 personnes appartenant à des familles qui ont participé, comme citoyennes et citoyens engagés avec tous leurs semblables, à la construction d’une démocratie libre respectueuse de toutes les minorités. Des familles juives comme la mienne, établies depuis plusieurs générations, qui ont compté des politiciens de haut rang et même une présidente de la Confédération, des hauts fonctionnaires, des officiers supérieurs de notre armée, des diplomates de haut rang, des industriels, des responsables d’associations tous patriotes et donnant leur meilleur pour leur pays.

Notre communauté a toujours revendiqué le droit à son identité et à sa religion ici en Suisse sans jamais contester le principe de la supériorité de la loi nationale sur la loi religieuse. Ce principe est inscrit dans notre liturgie, laquelle comprend aussi une prière lue tous les samedi matin dans nos synagogues dont je voudrais rappeler ici quelques mots :

« Eternel ! Bénis et protège la Confédération suisse, que la Suisse vive heureuse et prospère, qu’elle soit grande par l’union et la concorde... »

Non, la communauté juive n’a pas attendu une reconnaissance officielle de la Suisse comme minorité nationale au sens de la Convention du Conseil de l’Europe pour que ses membres soient  des citoyens responsables qui s’engagent  pour leur pays.

Les propos évoqués n’attaquent pas seulement les juifs mais l’ensemble de la société et il est un fait bien établi que s’attaquer à une minorité comme la nôtre revient ensuite à s’en prendre à toute la société.

La réalité le prouve. Au cours des dernières années nous avons vécu des heures sombres et nous gardons en mémoire toutes les victimes des abominables crimes terroristes de Toulouse, Copenhague, Paris, Bruxelles, Nice, Istanbul, Berlin ou Tel-Aviv. Des attaques lâches à l’encontre d’innocents, visant nos sociétés démocratiques, nos valeurs, en un mot ce que nous sommes et ce à quoi nous croyons.

Même si elle a été jusqu’à présent relativement préservée, la Suisse n’est pas un îlot à l’abri de tels attentats, ce que vient de constater un récent rapport du Service de renseignement de la Confédération qui relève que la communauté juive est particulièrement visée. A Genève, une quarantaine de personnes feraient l’objet d’un suivi par la police pour des signes de radicalisation. Cinq résidents genevois sont partis sur le chemin du djihad vers la Syrie ou l’Irak.

Dans son discours prononcé il y a une année à Berne à l’occasion de la Journée sur la situation de la minorité juive en Suisse, le Conseiller fédéral Didier Burkhalter a rappelé qu’en reconnaissant la communauté juive comme minorité nationale, « La Suisse s’est engagée à protéger ses membres contre toute discrimination » - affirmant entre autres que « l’une des missions centrales de l’Etat consiste à créer, à l’intention des membres de la communauté juive et d’autres communautés religieuses, des conditions leurs permettant d’exercer leurs droits fondamentaux, leur offrant la protection nécessaire contre les agressions. »

Est-il normal que les juifs qui se rendent à la synagogue doivent faire l’objet d’une protection contre la menace d’attaques antisémites ? Permettez-moi d’évoquer quelques exemples :  

En 2011 à Lausanne, l’assistant du rabbin est pris à partie et violemment roué de coups par trois individus. La même année, un père de famille juif orthodoxe a été agressé au couteau devant le musée à Genève.

De nombreuses personnes ont fait l’objet d’agressions, d’injures, de mots et même de menaces de mort.

Jusqu’à ce jour, les communautés juives de Suisse romande assurent elles-mêmes leur sécurité et allouent un budget conséquent pour la protection de leurs membres. Les communautés ne pourront continuer à assumer seules leur protection. Elles n’en n’ont pas les moyens.

Mesdames et Messieurs, il est impératif que les autorités fédérales et cantonales voire municipales  saisissent l’importance de cet enjeu. Dans la plupart des pays voisins de la Suisse, l’Etat prend en charge la protection des bâtiments communautaires et des frais liés à la sécurité.

La Confédération n’a pas encore élaboré un concept national pour la protection des communautés religieuses mais il y eu un signe très positif aujourd’hui dans cette direction et notre hôte d’honneur ne manquera pas de nous informer de la position du Conseil fédéral suite aux interventions parlementaires Jositsch et Feri, de même que Barazzone qui a demandé au Conseil fédéral de « présenter un rapport consacré à la protection contre l'extrémisme violent, et en particulier à la protection des institutions juives menacées ».

De notre côté, nous saluons la création d’un groupe de travail au sein de la Confédération avec les représentants des cantons, des villes, des fédérations juives nationales et d’associations telles que la nôtre pour examiner la mise sur pied d’un projet de financement des mesures indispensables à la sécurité des communautés et organisations religieuses. Un organisme multipartite pourrait être garant de la gestion et de la distribution des fonds pour soulager nos communautés et de ce fardeau sécuritaire.

Ce dîner citoyen permet à nos communautés en charge de la sécurité de leurs membres d’ouvrir un dialogue à ce sujet avec vous Monsieur le Conseiller fédéral, Mesdames et Messieurs les Conseillers d’Etat.

Dans sa mission de lutte contre l’antisémitisme, outre son activité d’observation et de défense, la CICAD a lancé de nombreux programmes dans le domaine éducatif,  car elle est consciente de l’importance de s’adresser aux jeunes générations qui souvent ignorent ce qui peut arriver à une société gangrénée par le racisme et la discrimination. Je rappellerai le voyage d’étude organisé chaque année pour les enseignants et les écoles à Auschwitz avec près de 200 participants cette année, le programme de formation des enseignants en histoire. Après Genève, Vaud et Fribourg, nous serons en Valais dans quelques jours. Enfin, notre présence active au salon du livre. Depuis quatre ans nous sommes heureux du succès de cette manifestation. Lors de notre dernière édition, 600 enfants ont participé aux ateliers pédagogiques, près de 10’000 participants ont été accueillis sur le stand de la CICAD, 14 tables rondes et 22 ateliers pédagogiques ont été organisés.

Nous devons aller plus loin au vu de la situation actuelle que nous jugeons préoccupante.

Nous avons marqué notre désaccord avec le récent Rapport du service de lutte contre le racisme quant à l’analyse de l’antisémitisme en Suisse. Nous gardons l’espoir que ce service revoie ses conclusions et sa méthodologie. A cet égard, je remercie le Secrétaire général du Département de l’intérieur de sa lettre exprimant le souhait d’un renforcement de l’échange et de la coordination entre les institutions fédérales et la société civile afin que le prochain rapport d'analyse soit plus complet et proche de la réalité du phénomène de l'antisémitisme en Suisse, dans le but de proposer des recommandations appropriées aux besoins et engager un politique volontariste et adaptée à la situation.

Une définition claire et précise de l'antisémitisme est indispensable pour que les milieux concernés puissent s’y référer et le combatte efficacement. Je vous renvoie Mesdames et Messieurs à celle que nous proposons dans notre rapport sur la situation de l’antisémitisme.

Notre mobilisation pour la défense des droits des victimes d’antisémitisme connaît des limites que nous déplorons. Il est bien difficile de lutter contre les mouvements extrémistes de droite néo-nazis et nous l’avons vu lors de récents rassemblements en Suisse. La norme antiraciste ne permet pas d’intervenir et nous regrettons le refus du Conseil fédéral en 2010 d’ajouter une norme pénale réprimant le port de signes nazis et racistes comme la CICAD l’avait souhaité.

Même s’agissant de la norme antiraciste, nous ne sommes pas associés à son application dans la mesure où nous ne pouvons pas nous constituer partie civile dépendant  entièrement des ministères publics pour les poursuites. Notre souhait serait de voir le Conseil fédéral et les Chambres fédérales donner une suite favorable à l’initiative parlementaire de Manuel Tornare mais il semble hélas qu’il y a encore de nombreux obstacles.

Récemment en Valais, nous avons dénoncé le cas d’un membre d’un groupe d’extrême droite Résistance helvétique pour ses dessins à caractère antisémite. Nous espérons que le ministère public donne suite à notre dénonciation et que la poursuite aboutisse.

Dans ce cas, nous travaillons activement à la mise en place d’un programme pédagogique avec l’Ecole Professionnelle des Arts Contemporains de Saxon dont je tiens à saluer ici la direction pour son attitude exemplaire dans ce cas.

Ce cas illustre la nécessité d’une étude dans les établissements scolaires afin de mettre en évidence la présence des préjugés à caractère racistes et antisémites. Une telle enquête permettrait d’étudier les opinions, les attitudes racistes, les actes de violence subis, la discrimination, les besoins de formation dans ce domaine.

Tous, nous avons le devoir d’être vigilants. Chaque acte, chaque expression antisémite est un coup porté aux valeurs que nous défendons. Au cours de l’année dernière, nous avons constaté avec stupeur de nombreux acteurs de la sphère complotiste agir au sein même des organes publics cantonaux.

Dois-je rappeler les récentes déclarations d’un consultant interne en Valais ?

Les prises de position d’un athlète proche d’Egalité & Réconciliation autre mouvement de la dissidence, un sportif qui porte les couleurs helvétiques en qui la jeunesse peut s’identifier et qui affiche ouvertement des propos racistes ?

Mais surtout c’est le cyberespace qui est au cœur de notre inquiétude.

Oui nous sommes inquiets Monsieur le Conseiller fédéral et nous avons lu avec grand intérêt vos prises de position en ce qui concerne la cyberdéfense.

Sur une thématique très similaire, les nouveaux moyens de communication virtuels comme Facebook, les blogs ou les commentaires d’articles permettent le déversement anonyme de la haine antisémite. Ces espaces ont depuis longtemps déjà été utilisés également par les cercles complotistes et extrémistes en tous genres. Des milieux conspirationnistes comme ceux d’Alain Soral ou de Dieudonné qui ont réussi une synthèse des discours d’extrême-droite et d’extrême-gauche, dont la communauté juive fait les frais. Ce funeste personnage, condamné récemment en Belgique à deux mois de prison ferme pour antisémitisme, sera hélas à nouveau de retour à Nyon cet été.

Plus d’un tiers des actes antisémites recensés en 2016 en Suisse concernaient en effet la théorie du complot juif. Les juifs y sont accusés bien sûr de tous les maux : la situation économique, c’est de leur faute ! L’immigration non souhaitée, c’est de leur faute ! Les attentats dirigés contre des juifs, ils l’ont bien cherché ! Autre obsession largement relayée dans ces milieux, l’amalgame entre la politique d’Israël et les juifs en tant que tels. Sous couvert d’un antisionisme qui serait de bon ton, la fachosphère distille son venin antisémite.

La CICAD plus mobilisée que jamais continuera à développer ses activités de prévention, de pédagogie et de communication avec votre soutien, Mesdames et Messieurs les élus politiques et avec celui de toute la société civile. Il est plus que jamais nécessaire de nous donner les moyens de faire reculer le racisme et l’antisémitisme plutôt que d’esquiver en voilant la réalité et en invoquant des lacunes législatives qu’il faut combler.

Nous avons l’intime conviction que le combat que nous menons est aussi le vôtre. Il est pour les valeurs d’une société à laquelle nous participons et pour un pays auquel nous sommes profondément attachés en voulant y vivre en paix comme citoyens libres et égaux sans l’illusion d’être aimés de tous, mais en tous cas d’être respectés dans notre identité, en ce que nous sommes, des Suisses juifs enracinés dans une terre dont nous partageons à jamais l’avenir.

 

 

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