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François de Siebenthal: «Ce sont des comploteurs qui nous traitent de complotistes pour nous dénigrer»


Jeudi 2 février 2023 - 05:42

L’annonce du passage du Français Salim Laïbi dans la région n’a pas échappé à la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad). «Nous nous sommes en effet intéressés à ses déclarations, confirme Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de l’organisation. Il fait beaucoup de conférences en France mais, à notre connaissance, c’est la première fois qu’il vient en Suisse.»

Des représentants de la Cicad prévoient d’assister à la conférence du Français. Mais à leur arrivée à Etoy, ils découvrent que le rendez-vous n’aura pas lieu.

 

Ces dernières semaines, la Genevoise Ema Krusi ou le Français Salim Laïbi, connues pour leurs positions corona-sceptiques, auraient dû venir s’exprimer aux Ateliers de la Côte, centre artistique et artisanal sis à Etoy (VD). Mais tout a été annulé. Enquête.

Rencontres annulées, locataires fâchés, saillies verbales sur les réseaux sociaux: ces dernières semaines ont été agitées au sein des Ateliers de la Côte (LAC) à Etoy.

Le LAC, c’est un espace de 4000 m2 regroupant 94 ateliers, où se côtoient «des artistes, des artisans d’art, des acteurs de loisirs créatifs ainsi que diverses activités de service», annonce son site internet.

Ouvert au public, le centre comprend également des salles, qui peuvent être louées pour des évènements publics ou privés. On peut y assister à des spectacles d’humour, des concerts classiques ou des pièces de théâtre. Mais également à des conférences, dont certaines ont récemment défrayé la chronique.

Salim Laïbi, le «libre penseur»

Pour le comprendre, il faut remonter au 31 mai. Ce jour-là, un message tombe dans la boîte mail de notre rédaction. Son titre? «Les Ateliers de la Côte accueillent un conférencier controversé». Cet homme qui doit prendre la parole à Etoy ce samedi 4 juin, c’est Salim Laïbi. Un chirurgien-dentiste marseillais qui se fait appeler «Le libre penseur».

Multipliant les prises de parole, le Français attaque tour à tour les chiffres officiels du coronavirus, le vaccin et le pass sanitaire. Au printemps 2021, YouTube supprime sa chaîne, après lui avoir adressé «des avertissements répétés pour désinformation liée à la pandémie de Covid-19», rapporte Conspiracy Watch, une plateforme de référence éditée par l’Observatoire du conspirationnisme en France.

Si la crise lui a offert une importante caisse de résonance, le dentiste n’a pas attendu le Covid pour faire parler de lui. Durant cette dernière décennie, il s’est illustré à plusieurs reprises en compagnie de personnages connus, notamment, pour leurs prises de position antisémites.

«Acharnement médiatique spectaculaire»

L’annonce de son passage dans la région n’a pas échappé à la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad). «Nous nous sommes en effet intéressés à ses déclarations, confirme Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de l’organisation. Il fait beaucoup de conférences en France mais, à notre connaissance, c’est la première fois qu’il vient en Suisse.»

Des représentants de la Cicad prévoient d’assister à la conférence du Français. Mais à leur arrivée à Etoy, ils découvrent que le rendez-vous n’aura pas lieu. Un courriel adressé à l’un de nos journalistes, qui avait fait une demande d’inscription pour cette conférence, en précise la raison. C’est «un acharnement médiatique spectaculaire qui a contraint les propriétaires de la salle à annuler la venue de M. Salim Laïbi».

Les jours précédents, trois médias se sont fait l’écho de l’intervention imminente du Marseillais sur la Côte, ainsi que de celle d’autres figures controversées ayant transité ou étant annoncées au LAC.

Noms référencés par l’Observatoire du conspirationnisme

D’après nos recherches, le lieu a abrité deux autres cycles de conférences, mises sur pied par des entités différentes. Leurs organisateurs se décrivent comme des amis des fondateurs du centre. Dans la liste de leurs orateurs, on retrouve certains noms référencés par l’Observatoire du conspirationnisme.

Ainsi, en mai, le complexe a accueilli les trois premiers rendez-vous d’une série de rencontres portant sur «la situation actuelle en Suisse» et «la désinformation entretenue par les médias mainstream». Le tout est chapeauté par 1291.one, une association fondée par François de Siebenthal.

Antivax convaincu, ce Vaudois dénonce, depuis des années, les politiques, l’Organisation mondiale de la santé, Big Pharma, ainsi que des fraudes électorales. En novembre dernier, «24 heures» révélait qu’il avait été placé aux soins intensifs du CHUV après avoir contracté le Covid-19. Nous avons pu lui parler, nous y reviendrons.

Le 24 juin, Ema Krusi, «une vidéaste suisse qui s’est fait connaître par ses positions conspirationnistes sur l’épidémie de Covid-19», écrit Conspiracy Watch, est également attendue à Etoy. La Genevoise est invitée par l’association Joy for the planet que sa fondatrice, la journaliste Isabelle Alexandrine Bourgeois, définit comme «une tribune pour les esprits libres de notre temps, une espèce en voie de disparition».

Mais le 5 juin, Ema Krusi annonce sur sa chaîne YouTube qu’elle ne s’exprimera pas le 24 juin. «Pourquoi c’est annulé? Par peur des représailles», dénonce-t-elle.

«Au lendemain de la publication du premier article, c’était le branle-bas de combat. (Les fondateurs du LAC) ont enlevé les affiches qu’ils avaient mis pour annoncer ces événements», raconte un locataire du lieu. «On a déjà dit que ça nous posait problème, on ne veut pas être associés à ça», ajoute-t-il, évoquant le malaise de plusieurs résidents du centre à l’idée de voir ces conférenciers se succéder dans les locaux où ils travaillent. «On aimerait qu’ils remettent en avant le côté artistique du centre, comme avant le Covid», lâche un occupant.

J’ai peur que les clients pensent qu’on est impliqués et que cela nous fasse une mauvaise réputation.

Un locataire du LAC

Un autre abonde: «J’ai peur que les clients pensent qu’on est impliqués et que cela nous fasse une mauvaise réputation. Le but des ateliers, c’est de ramener du monde dans le domaine culturel, pas des gens qui disent tout et n’importe quoi!»

Un avis posté sur Google il y a dix mois illustre l’inconfort ressenti par certains hôtes. «Des illuminés qui flirtent de trop près avec les coronasceptiques et la complosphère», peut-on lire à propos du LAC. Un commentaire auquel les propriétaires ont répondu ainsi: «Il vaut mieux être «illuminés» qu’éteints!»

Quelques jours après la non-venue de Salim Laïbi, ceux-ci ont adressé un courriel à leurs locataires. Dans ce message, ils assurent ne pas connaître le Marseillais, et précisent qu’il a lui-même choisi d’annuler «pour nous éviter des problèmes ainsi qu’à la commune d’Etoy».

C’est la même préoccupation pour ses «amis fondateurs des Ateliers de la Côte» qui aurait conduit Isabelle Alexandrine Bourgeois à déplacer ailleurs l’intervention d’Ema Krusi. Avant elle, la fondatrice de Joy for the planet avait invité à Etoy d’autres figures controversées. Mais ça, c’était avant les récents événements.

«J’ai compris, peut-être à tort, que l’avenir du centre, avec tous ses acteurs, pourrait être en péril si je maintenais la conférence de la Youtubeuse dans leurs locaux», explique-t-elle dans une vidéo postée le 7 juin sur Internet.

J’ai compris (…) que l’avenir du centre (…) pourrait être en péril si je maintenais la conférence de la Youtubeuse dans leurs locaux.

Isabelle Alexandrine Bourgeois, fondatrice de Joy for the planet

Nous avons sollicité Isabelle Alexandrine Bourgeois. N’ayant pu nous mettre d’accord avec elle sur les modalités de cet entretien, celui-ci n’a pas eu lieu. Mais elle nous a adressé un message, dont nous reproduisons ici un extrait

«J’ai perdu confiance en l’objectivité de la presse qui s’acharne à museler notre droit à la liberté d’expression en décrédibilisant les rencontres que j’organise qui n’ont d’autre but que de stimuler le partage des idées et des opinions, d’interpeller sur les grandes questions d’actualité et de nourrir le débat citoyen, dans un esprit pacifique et constructif», écrit-elle.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’Ema Krusi a catégoriquement refusé de prendre la parole dans un autre endroit. Au téléphone, on l’interroge sur ce qu’elle pense du malaise ressenti par des locataires du LAC. «Cela montre dans quel état on est en 2022. Celui de ne plus supporter un avis différent du sien. Je trouve cela dommage, moi je m’enrichis des différences». Elle ajoute: «Quand on ne peut plus s’exprimer, on ne peut plus penser.» 

Cela montre dans quel état on est en 2022. Celui de ne plus supporter un avis différent du sien.

Ema Krusi, auteure et conférencière

Lorsqu’on souhaite savoir d’où lui vient ce besoin de partager largement ses idées via des prises de parole publiques, elle nous retourne cette remarque: «C’est dans les questions qu’on pose qu’on révèle sa vraie nature. Quand je vois celles que vous posez, je n’ai pas besoin de vous demander ce que vous pensez de moi.»

Peu importe, pour elle, que certains la voient comme une complotiste: «Ça m’est égal, pour moi, c’est du bruit.»

François de Siebenthal, lui, est plus tranché. «Ce sont des comploteurs qui nous traitent de complotistes pour nous dénigrer.» Atteint d’un Covid long, le Lausannois nous a répondu depuis son lit d’hôpital.

Les fondateurs du LAC sont des amis personnels qui ont tout un vivier d’adresses de gens qui réfléchissent à la démocratie.

François de Siebenthal, fondateur de 1291.one

Selon lui, la délocalisation des rencontres prévues en juin par son association n’a aucun lien avec cette «campagne de presse». La décision de les déplacer avait été prise avant, pour diverses autres raisons.

Ce qui ne l’empêche pas de s’insurger contre ce qui s’est passé ces dernières semaines: «C’est inadmissible qu’on ne puisse pas inviter un conférencier du calibre de M. Laïbi, qui est très proche de nos idées.» 

Initiative populaire «Monnaie pleine»

Il indique encore que les responsables du LAC, «des amis personnels qui ont tout un vivier d’adresses de gens qui réfléchissent à la démocratie», l’avaient accueilli une première fois à Etoy en 2018 dans le cadre de la votation sur l’initiative populaire «Monnaie pleine». «A l’époque, ils nous avaient offert le centre gratuitement pour un congrès. La journée était ouverte à toutes les parties prenantes», souligne-t-il.

Selon lui, les locataires qui expriment aujourd’hui leur inconfort «sont manipulés par la presse».

Reste une question: quel regard porte-t-il sur le coronavirus, lui qui en souffre depuis octobre dernier? «Je me considère comme un blessé de guerre.» Il précise: «Ceux qui veulent dépeupler la terre m’ont inoculé volontairement la pire souche du Covid. Je sais même où ça s’est passé. Je n’ai pas les preuves scientifiques pour l’assurer à 100%, mais j’ai un doute sur une personne. Vous savez, l’intuition parle.»

Les fondateurs du LAC réagissent

Interpellés à plusieurs reprises, les directeurs du complexe s’en tiennent au communiqué qu’ils ont publié sur leur site internet en réponse aux premiers articles parus dans la presse. «La liberté d’expression et la liberté d’opinion sont les piliers de notre démocratie», écrivent-ils.

Le LAC «est un projet immobilier régional dédié à l’art, à l’artisanat et à quelques activités de service, poursuivent-ils. En complément de cette vocation première, le centre est également un lieu événementiel. Il est possible pour chacun de s’y exprimer dans la bienveillance et la tolérance. On peut aussi y louer des salles de séminaires et de conférences. En aucune manière, le LAC n’acceptera de débats suscitant la haine, la discrimination et la violence.»

Selon eux, «le concept de ''théorie du complot'' est controversé, et sa définition ne fait pas consensus dans la communauté scientifique des sciences humaines et sociales». Ils insistent également sur le fait que les résidents du complexe, tout comme la commune d’Etoy, «ne sont en aucun cas associés au choix et à la programmation des évènements».

A ce titre, ils précisent encore avoir «à cœur de donner la parole à des conférenciers, des écrivains, des philosophes, des journalistes, etc., dont les points de vue éclairent ou questionnent le public par leur originalité, leurs références, leur pertinence, voire leur atypisme.»

 

Source : ArcInfo, 5 juillet 2022