La négation de la Shoah n’est pas une opinion

Lors des récents procès des libraires de Montreux et Genève, diffuseurs du livre négationniste de Garaudy, il a beaucoup été question de la liberté d'expression, d'information et d'opinion. Qui parle de limiter l'une de ces libertés s'entend aussitôt taxé de censeur ou d'inquisiteur. Car dès que l'on interdit la diffusion d'un livre, viennent à l'esprit des image de totalitarisme, de livres brûlés en autodafés, d'auteurs exilés par refus d'adhérer à la "pensée unique".

 

Le cas de Garaudy et de ses diffuseurs suisses n'a rien à voir avec ces images de sinistre mémoire. Rappelons les faits.

 

Sous l'appellation honorable de " révisionnistes ", de pseudo-historiens tentent d'imposer l'idée que la Shoah a été une gigantesque fiction inventée par les Juifs pour obtenir des compensations financières de l'Allemagne et la création de l'Etat d'Israël. Ils contestent les témoignages des survivants comme des anciens nazis, font une comptabilité macabre pour réduire le nombre de victimes de la guerre, affirment que les chambres à gaz n'ont jamais existé et que la "solution finale" consistait seulement à vider l'Europe de ses Juifs en les déportant vers l'Est.

 

La Shoah étant un fait établi et prouvé, le négationnisme n'est ni une école historique, ni une opinion. C'est une imposture qui insulte la mémoire des victimes, leurs descendants et l'humanité entière. C'est une propagande antisémite qui cherche un moyen respectable de s'exprimer. Point de "révision" mais bien de la négation, d'où le titre de "négationniste" dont il faut baptiser ces " libres-penseurs ".

 

Les négationnistes ont régulièrement tenté des percées dans les forums publics: Robert Faurisson et Henri Roques à l'université, Mariette Paschoud à l'école, David Irving dans les médias, etc. Drapés dans l'honorabilité de la science et de la recherche, ils ont tour à tour été démasqués. Leur cellule reste un club d'initiés qui fait circuler ouvrages et revues de manière discrète et limitée.

 

Arrive Garaudy, un écrivain qui a marqué la scène intellectuelle française tant par ses écrits que par ses changements idéologiques radicaux (il fut tour à tour protestant, catholique, stalinien, musulman...). Garaudy a un dada ancien: la critique du sionisme et d'Israël. Soit. Il en a parfaitement le droit. Sauf que dans son livre "Les Mythes fondateurs de la politique israélienne", Garaudy intègre à sa pensée antisioniste le discours des négationnistes: Israël justifie ses crimes contre les Palestiniens en brandissant le souvenir de la Shoah, un mensonge que Garaudy s'applique à dénoncer. Il cite, à l'appui, des sources classiques du clan négationniste et reprend à son compte une argumentation jusque-là cantonnée dans les discours extrémistes.

 

La réputation de Garaudy est ancienne et solide. Chacun de ses livres a suscité la curiosité d'un large lectorat français. Son nouvel opus ne devait pas faire exception. Seulement voilà: il est soi-disant édité à compte d'auteur (en fait, chez La Vieille Taupe, l'éditeur phare des négationnistes) et bénéficie d'une campagne médiatique orchestrée par Garaudy et bien vite relayée par l'Abbé Pierre, autre figure charismatique française.

 

Avec ce coup d'éclat de Garaudy, les négationnistes bénéficient d'un porte-drapeau issu du milieu intellectuel français, non d'un obscur écrivaillon.

 

Les militants partent en campagne, envahissent les médias, investissent les librairies, de France et d'ailleurs.

 

Car les libraires sont aussi les instruments des négationnistes pour semer le doute dans les esprits. Les livres ne circulent pas tout seuls. C'est là qu'intervient la responsabilité du libraire.

 

S'il est évident qu'un libraire ne peut lire les 200 ouvrages qu'il reçoit chaque semaine, il est toutefois tenu par son métier de suivre l'actualité littéraire dans les médias, de connaître ce qui se publie, se lit, se dit et se pense au moment présent. Pour contenter ses clients et faire marcher son commerce. Il a aussi une responsabilité dans la diffusion des ouvrages mis en vente: de la même manière que des livres racistes, pornographiques, pédophiles ou déshonorants ne trouvent pas leur place dans les librairies dignes de ce nom, les livres répercutant des thèses négationnistes ne participent pas à la diffusion d'information, mais à la propagation de propos diffamatoires.

 

Une loi récente, l'article 261bis du code pénal, votée au suffrage universel par le peuple suisse en 1994, punit la négation de la Shoah: " Celui qui niera, minimisera grossièrement ou cherchera à justifier un génocide ou d'autres crimes contre l'humanité [Š] sera puni de l'emprisonnement ou de l'amende. "

 

Cet article de loi avait suscité un vaste débat national lors du lancement du référendum populaire, avant d'être adopté. Cela aussi, les libraires doivent le savoir.

 

Cet article est une limite à la liberté d'expression, au même titre que l'interdiction de divulguer un secret médical, de diffuser de la pornographie de tenir des propos diffamatoires insultant la dignité humaine ou mettant en danger la paix publique. Une limite à nos libertés, comme la plupart des lois, mais qui est un moindre mal devant le danger que représentent ces atteintes à l'individu et à la collectivité. La liberté est la norme, l'interdiction reste l'exception.

 

Aujourd'hui, des libraires sont traduits en justice pour avoir diffusé des livres dont le contenu est condamnable. Même s'ils ne sont pas les auteurs des ouvrages, ils sont un maillon essentiel de la transmission d'une idée de l'auteur vers le lecteur. Si la loi suisse ne condamnait que les auteurs, elle deviendrait une plateforme rêvée pour les extrêmistes d'Europe et au-delà qui pourraient promouvoir leurs idées diffamantes dans être inquiétés. Un peu facile. Même si les libraires ne partagent pas les idées contenues dans les ouvrages en question, même s'ils n'ont pas fait la publicité pour un livre relégué à l'arrière-boutique, ils se rendent complice de leur diffusion. Sinon, à quoi servirait l'alinéa de ce nouvel article?

 

De nombreuses voix se sont élevées en faveur des libraires genevois: les traduire en justice pour un délit si petit, c'est encore faire de la publicité à Garaudy et ses amis qui aiment à se parer des plumes des martyrs des lois muselières.

 

Evidemment, Garaudy en profite et le public piaffe encore plus de lire un livre qu'on veut l'empêcher d'acquérir, même si la matière ne l'intéresse pas a priori.

 

L'interdit a toujours été séduisant. C'est un risque calculé.

 

Le but de ces procès - les premiers du genre en Suisse depuis l'introduction du nouvel article de loi - n'est pas d'interdire un livre (ce qui est impossible dans ce pays), d'imposer une pensée unique ou de condamner les libraires faute de pouvoir condamner les auteurs: il s'agit, en créant un précédent, de responsabiliser les libraires et de les dissuader de se rendre complices de la diffusion de mensonges portant atteinte à la dignité humaine et à la paix publique. Il reste à former des v¦ux pour que de tels procès deviennent rarissimes, preuve que les libraires auront joué leur rôle et que le public aura compris que cet article 261bis a été voté pour le respect de chacun et le bien-être de tous.

 

12 février 1998

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