François Wisard: «Les Justes ont fait le choix de secourir des persécutés d'une autre confession en prenant de grands risques»

Lors de la soirée d'hommage aux Justes de Suisse, organisée par la CICAD, François Wisard présentera son ouvrage Les Justes suisses. La CICAD entend distribuer le livre dans les écoles de Suisse romande. Interview de l'historien.

 

Il s'agit de la première étude de synthèse en Suisse sur la thématique. Comment expliquez-vous qu'il ait fallu attendre si longtemps?
La recherche historique s'est penchée sur le sujet des Justes, mais surtout sur des cas particuliers, comme le commandant de police saint-gallois Paul Grüninger ou le vice-consul de Suisse à Budapest Carl Lutz. Mais on a davantage une oeuvre impressionniste qu'un tableau d'ensemble. Cela s'explique par plusieurs facteurs. Tout d'abord l'humilité des Justes. Pour la plupart, ils hésitent à témoigner, à se mettre en avant. Une autre raison à mentionner parmi d'autres: la majorité de ces personnes n'ont pas agi en Suisse, mais en France, en Hongrie, en Belgique et en Allemagne, etc. Et de manière générale, on a peu étudié ce que les Suisses ont fait à l'étranger.

 

Pourtant, la Deuxième Guerre mondiale était au coeur de l'actualité pendant l'affaire des fonds en déshérence?
On a parlé des Justes, mais leur problématique a peut-être été noyée dans le flot des nouvelles. Ainsi, il y a eu une exposition sur Carl Lutz et d'autres diplomates, des cérémonies de remise de médailles à Berne. Mais il est vrai qu'il manquait une synthèse. Sans doute le public s'intéressait-il davantage à d'autres thématiques, comme les questions financières et économiques et le refoulement des réfugiés.

 

En Suisse, à part Paul Grüninger et Carl Lutz, les Justes ne sont pas connus. Qui furent-ils?
Je dirais plutôt peu connus, même si certains sont effectivement inconnus. Toutefois, il est vrai que l'on connaît surtout ces deux noms. On pourrait en déduire que les Justes sont majoritairement des hommes et des fonctionnaires de l'Etat. Or, en fait, la moitié environ d'entre eux sont des femmes. Il y a parmi eux bien plus de femmes et d'hommes membres d'une institution religieuse qu'au service de l'Etat. De manière générale, on retrouve toutes les conditions sociales, du maraîcher au diplomate.

 

Il y a au total une soixantaine de Justes suisses sur plus de 20 000 personnes honorées à ce jour. C'est peu.
Personnellement, je partage l'appréciation d'Herbert Herz, le délégué de Yad Vashem pour la Suisse et la Savoie: c'est un nombre tout à fait honorable. En fin de compte, pas très inférieur à celui de l'Autriche (environ 80) et sensiblement plus élevé que celui d'un autre pays neutre, la Suède (moins de 10). Mais on doit bien sûr regretter, pour la Suisse comme pour tous les autres pays, qu'il n'y en ait pas eu beaucoup plus. Cela dit, je pense que les chiffres importent moins que le message général de courage que tous les Justes délivrent.

 

Lequel?
Cela peut paraître de l'histoire ancienne, la plupart de ces personnes étant décédées. Mais Yad Vashem continue à décerner des distinctions, souvent à titre posthume. En tous les cas, leur message continue de faire sens. Dans les années les plus sombres du XXe siècle, les Justes ont fait le choix de secourir des persécutés d'une autre confession en prenant de grands risques. Aujourd'hui, chacun peut, et même doit se dire: «Si eux ont pu le faire, je suis aussi capable de choisir le secours plutôt que l'indifférence ou la persécution.»

 

 
Quelques Justes de la région genevoise

Un couple de maraîchers de Troinex, Arthur et Jeanne Lavergnat, dont la ferme jouxtait la France, creusèrent un trou dans les barbelés. Ils firent passer en douce la frontière à des juifs, parfois en les hébergeant. Participant à une filière mise en place par un abbé, ils facilitèrent l’entrée en Suisse de nombreux juifs qui étaient promis à la déportation vers des camps de concentration.

 

Louis-Maxime et Léontine Beetschen, des cultivateurs suisses établis à Douvaine, possédaient une ferme qui jouxtait un presbytère catholique. Lorsque le curé, qui accueillait des juifs, n’avait plus de place, ils hébergèrent dans leur maison de nombreux réfugiés avant le passage de la frontière.

 

En 1942, Agnès Rutschi rencontre deux inconnus lors d’une promenade près de sa maison familiale à Monnetier-Mornex, près du Salève. Leib Rudenski et sa femme, des juifs de Belgique, venaient d’être refoulés à la frontière suisse. Epuisés et terrorisés, ils lui demandèrent de leur indiquer un chemin pour éviter la capture. Agnès les invita chez elle. Son père, August Rutschi, et son épouse Cécile protégèrent ce couple pendant plusieurs mois.

 

Qui sont ces «Justes» qu'on honore?

 

«Ces dernières années, on a beaucoup travaillé sur l'image de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, notamment à travers le rapport Bergier et l'affaire des fonds en déshérence», explique Johanne Gurfinkiel, Secrétaire générale de la CICAD. «Il était nécessaire également de revenir sur les actes de courage exemplaires de Suisses.» Ce soir, à Genève, un hommage sera rendu à la soixantaine de «Justes» suisses reconnus par le Comité international Yad Vashem , dont les critères de sélection sont stricts - notamment être non-juif et avoir risqué sa vie.

 

Des centaines d'autres personnes, dont celles qui ont été condamnées pour avoir aidé des juifs à se réfugier en Suisse, seront également honorées. Beaucoup de ces dernières ont été réhabilitées par la Commission de grâce et de réhabilitation, qui a mis un terme à ses recherches l'an dernier. Interviewé hier, dans le 19h30 de la TSR, Johanne Gurfinkiel a souhaité mettre en exergue et donner en exemple, "le courage des Justes face à la barbarie".

 

 

Sources : Tribune de Genève - lundi 28 janvier 2008, La Liberté - lundi 28 janvier 2008, Le Temps - lundi 28 janvier 2008

et Le Matin - dimanche 27 janvier 2008, TSR - dimanche 27 janvier 2008

 

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