"L'anonymat des blogs pose un problème"

Les propos diffamatoires tenus sur Internet traduisent une déresponsabiiisation des médias. Interview de Me Alain Bruno Lévy, Président de la CICAD, et Johanne Gurfinkiel, Secrétaire général. Propos recueillis par Christian Campiche.

 

Les Juifs sont accusés de contrôler le monde, d'avoir de l'argent et de faire partie d'une race supérieure, voire même d'être « responsables de meurtres rituels »... C'est en ces termes que la Coordination Intercommunautaire Contre l'Antisémitisme et la Diffamation (CICAD) met en garde contre la renaissance d'anciens préjugés antisémites.

 


Dans son "Rapport sur la situation de l'antisémitisme en Suisse romande", la CICAD relève une augmentation de près de 30 pour cent des actes antisémites en 2011 par rapport à 2010. Pour la plupart, il s'agit de propos injurieux tenus dans des blogs ou sous forme de commentaires d'internautes liés à l'actualité. Les médias relaient-ils des clichés antisémites ? EDITO+KLARTEXT a rencontré Alain Bruno Lévy et Iohanne Gurfinkiel, respectivement président et secrétaire général de la CICAD.

 


A vous lire, on a l'impression que vous en avez gros sur la patate.

Alain Bruno Lévy: Nos reproches sont de deux ordres. Le premier concerne les blogs dans lesquels sont tenus des propos diffamatoires inadmissibles. Ils traduisent une déresponsabilisation des médias qui laissent passer énormément de textes non signés. Le deuxième aspect a trait aux attaques dont la CICAD elle-même fait l'objet. On l'accuse d'être à la solde d'Israël mais c'est un fantasme. La CICAD est fondamentalement une association modérée suisse qui se donne quatre buts principaux, la lutte contre l'antisémitisme, l'application de la législation contre le racisme, la préservation de la mémoire de la Shoah et la défense de l'image d'Israël lorsqu'il est diffamé. Elle exprime une certaine solidarité avec Israël en intervenant lorsque son existence est mise en cause et que les attaques cachent en réalité une forme d'antisémitisme.

 


Mais cela ne signifie pas pour autant que nous sommes un office de propagande. ous ne sommes pas en mission pour Israël. Nous sommes une émanation de la communauté juive de Suisse dont beaucoup de membres sont parfois critiques de la politique israélienne. Il y a énormément de divergences parmi eux à ce sujet. La CICAD regroupe toutes les tendances de la gauche à la droite et
compte des personnalités éminentes du pays, diplomates, parlementaires, intellectuels et journalistes.

 

Vous parlez de blogs hébergés par les medias. Ces derniers ne les contrôlent-ils pas?
Johanne Gurfinkiel :
Les blogs et les plates-formes en ligne des journaux sont plus ou moins contrôlés par les rédactions. Mais l'anonymat pose un problème tout comme le manque de modération. Le résultat, sous le prétexte de la liberté d'expression des internautes utilisent des medias pour déverser les propos les plus inqualifiables. Pour y remédier, nous cherchons un débat ouvert avec les journalistes et les rédactions car la solution est de leur côté. A cet égard, je rappelle le récent texte publié sur la page Politblog de la "Tribune de Genève", le 23 avril 2012, dans laquelle j'expose les recommandations de la CICAD sur ces questions.


Les propos tenus sur ces blogs devraient être filtrés.
Johanne Gurfinkiel:
Concernant la presse, les journaux du groupe Edipresse en Suisse romande, par exemple, le filtre est à Paris. La modération est plutôt aléatoire.

 

 

Alain Bruno Lévy : Ils'y tient les propos les plus ignobles. Pourtant la définition de l'antisémitisme est claire. La législation suisse sur le racisme aussi. Mais ce n'est pas à la CICADde jouer le rôle de gendarme du web. La mission de notre organisation est d'intervenir pour dénoncer les dérives. La responsabilité appartient aux medias.

 


L'antisémitisme sévit-il aussi dans la presse papier?
Johanne Gurfinkiel :
Les journaux publient chaque jour plusieurs courriers de lecteurs, mais dans la plupart des cas il n'y a pas de problème car l'anonymat est banni de ces pages. C'est bien l'anonymat qui est considéré par certains comme un "passeport pour imposer un droit à la discrimination".

 


Le Conseil suisse de la presse s'est- il exprimé?
Alain Bruno Lévy :
Le Conseil suisse de la presse a pris position le 23 novembre 2011, mais à titre consultatif, selon ses attributions. Je le cite: "L'expérience a montré jusqu'ici que l'anonymat pose dans certains cas des problèmes. Ecrire à visage caché peut favoriser des abus, insulte, calomnie, incitation à la haine, racisme - qui dépassent parfois la limite du licite. "Une affaire intéressante en cours est celle de la publication sur un blog de la Tribune de Genève d'une mise en cause par un parti politique d'un responsable de la Banque cantonale de Genève. La Cour de justice a retenu la responsabilité du journal qui héberge le blog pour une atteinte illicite à la personnalité. Le Tribunal fédéral a été saisi. L'arrêt qu'il rendra sera très intéressant.

 

 

Vous évoquez l'antisémitisme en Suisse mais n'est-ce pas un problème mondial ?
Johanne Gurfinkiel :
Tout à fait. Cependant, la CICAD intervient uniquement sur la Suisse romande. Il reste cependant une particularité quant à la modération des propos qui semblent faire l'objet d'une plus grande attention dans nos pays voisins. Pour exemple, en France, où le conflit entre Israël et le Hezbollah a motivé malheureusement nombre de propos antisémites, les medias, à l'image de "Libération", ont décidé de fermer l'accès aux commentaires ainsi qu'aux forums et blogs de discussion. L'ouverture aux lecteurs n'était plus gérable en termes de
modération.

 

 

Vous dites que vous êtes en contact permanent avec les médias suisses. Vous n'avez pas constaté d'amélioration?
Johanne Gurfinkiel :
Déversoir, instrument de propagande, poubelle : le blog ressemble à un jouet qu'on ne maîtrise pas. Mais il faut savoir l'utiliser correctement car ce n'est pas ce qu'on attend d'un média. Le souci, c'est qu'on ne peut pas mettre systématiquement le doigt sur un pneu qui est complètement pourri. Cette passivité pose un problème car le média n'assume pas sa responsabilité à l'égard du public. La solution durable passe d'abord par une réflexion globale au sein d'un groupe de medias pour gérer les commentaires des lecteurs et les blogs qu'ils hébergent.

 

 

Alain Bruno Lévy : Pour ces médias, c'est aussi probablement une question de coûts. Et puis, ils ambitionnent l'élargissement du lectorat à travers les blogs.

 

 

N'êtes- vous pas tentés de porter ces cas en justice?
Alain Bruno Lévy:
C'est une question essentielle, mais comment réagir face à des anonymes? Je ne pense pas qu'agir sur le plan juridique soit la bonne solution. Les responsables d'émissions phares de la télévision comme "Infrarouge" reconnaissent qu'ils n'ont pas les moyens nécessaires pour gérer. Mais alors pourquoi ne ferment-ils pas leurs forums? Il manque un lien, une passerelle entre les groupes de médias, les journalistes et le Conseil suisse de la presse, même si ce dernier n'est pas contraignant. Encore une fois, ce n'est pas à nous d'intervenir. Nous avons un rôle d'observation et de dénonciation, le but de notre association n'est pas de se heurter continuellement à la presse en lui reprochant de laisser passer des propos antisémites contraires à la loi.

 

 

Des annonceurs membres de la CICAD réagissent-ils par des mesures de rétorsion?
Alain Bruno Lévy:
Nous avons des valeurs communes avec la presse, nous combattons ensemble pour ces valeurs, notre mission n'est pas d'exercer un levier sur les annonceurs. Nous voulons travailler de manière objective avec les médias. Chez Edipresse (ndlr: Tamedia), il y a bien une ou deux personnes qui connaissent la situation et se doivent d'apporter des réponses concrètes.

 

 

Comment jugez- vous la situation, globalement?
Alain Bruno Lévy:
On l'a dit, un antisémitisme latent s'exprime grâce aux blogs. Il reflète aussi les agressions dont ont été victimes des personnes de religion juive à Lausanne et Genève, ainsi que les tags et croix gammées inscrites sur des édifices publics. Au sortir de la guerre, on n'aurait pas vu une telle évolution, les gens avaient honte de l'antisémitisme. Ce qui m'inquiète, c'est le danger de marginalisation des communautés. La Suisse, à la différence de la France, est encore très marquée par l'empreinte religieuse historique. Je n'ai aucun problème avec les idées qui s'expriment sur les religions car la liberté d'expression est fondamentale.
Nous voulons être respectés comme tous les Suisses, même si notre religion est celle d'une minorité. L'accusation d'être des suppôts d'Israël nous heurte car elle laisse entendre que nous sommes des étrangers dans notre propre pays. Dans ma famille je compte des colonels, des diplomates, des fonctionnaires depuis le 1ge siècle et même au -delà. De telles insinuations sont insupportables.

 

 

La Suisse n'est toujours pas sortie du Kulturkampf
Alain Bruno Levy:
On a l'impression de revivre une certaine Suisse fondée sur les guerres de religion. Les propos fondés sur la discrimination - on l'a vu avec la votation sur les minarets – créent un climat très mauvais, susceptible de conduire aux pires dérives.

 

 

Johanne Gurfinkiel: De manière très décomplexée, des prédicateurs comme Hani Ramadan déversent un flot de paroles ou fournissent des liens vidéo intolérables sur les juifs et les chrétiens dans son blog hébergé par la "Tribune de Genève". Les exemples ne manquent pas mais ne provoquent aucune réaction.

 

 

Dans ce cas, pourquoi la CICAD ne créerait-elle pas son propre blog?
Johanne Gurfinkiel:
Cela n'apporterait rien. On ne va pas essayer de se mettre en parallèle avec Ramadan dans des propos qui incitent à la haine.

 

 

Vous pourriez propulser dans l'arène un Ramadan juif ?
Johanne Gurfinkiel :
Je n'en connais pas, personnellement. Reste à savoir si la responsabilité de faire front contre ce type de propos serait la responsabilité seule de la CICAD.

 


Alain Bruno Lévy: Il m'arrive de m'exprimer dans les médias. Il y a quelques mois, j'ai répondu dans le "Temps" : « Journalistes réveillez-vous, l'islam est en marche ». La responsabilité des médias est grande. Ils ne doivent pas se taire. Après l'attentat de Toulouse, on a lu récemment dans un quotidien lémanique une lettre de lecteur justifiant la tuerie car elle punissait en quelque sorte la politique d'Israël. Un tel courrier ne devrait pas être publié.

 


Récemment deux polémiques en relation avec l'antisémitisme ont impliqué le monde des livres et des médias. La première est l'opportunité de publier "Mein Kampf'. La seconde est l'inscription du mot "juif' dans les suggestions de Google.

 


Johanne Gurfinkiel : Concernant "Mein Kampf", le débat est lancé, nous commençons à enregistrer un certain nombre de prises de position. Le livre existe, il est en vente libre et aisément accessible via Internet, la CICAD recommande un encadrement particulier dont les détails ont été largement diffusé par un récent communiqué. Comme l'indiquait récemment Pascal Vandenberghe, directeur général de Payot: "On ne combat les idées avec de bons sentiments et des principes moraux, mais avec une argumentation et une documentation incontestables." Un propos qui abonde dans le sens de la CICAD. En effet, au-delà des bons sentiments nous proposons des solutions permettant aux lecteurs d'avoir une vision éclairé et incontestable.

 

 

Alain Bruno Lévy: Notre démarche n'est pas liberticide mais un avertissement clair. C'est pourquoi nous avons financé parallèlement une brochure sur Auschwitz, afin que le lecteur comprenne à quoi a mené "Mein Kampf". johanne Gurfinkiel: L'affaire des suggestions de Google est compliquée car elle est planétaire. Mais en effet, le moteur de recherche (Google Suggest) associe automatiquement le mot "juif" au nom de personnalités faisant l'objet de requêtes d'internautes. Pour les associations, en proposant le mot "juif' dans la saisie semi-automatique, Google Suggest enfreint la loi réprimant la constitution de fichiers ethniques. Sur son site, Google dit exclure de Google Suggest "une catégorie restreinte correspondant à des termes pornographiques, violents, incitant à la haine et liés à la violation de droits d'auteur.

 


Source : Edito+Klartext. Propos recueillis par Christian Campiche - Entretien réalisé à Genève le 4 mai 2012.

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