Apr

26

2012

Comment doit-on vendre Mein Kampf ?

L'écrit antisémite d'Adolf Hitler est apparu dans les rayons de Payot en libre service. Alertée par cette vente sans précautions, la Cicad propose d'assortir le livre de mises en garde.

 

Que demande la Cicad exactement?
Johanne Gurfinkiel (JG):
« Nous avons développé trois mesures faciles à mettre en' pratique pour les libraires. D'abord, on propose de notifier un âge requis sur Mein Kampf, qui pourrait être en lien avec le programme scolaire d'histoire et devrait être fixé par l'Instruction publique. Deuxièmement, on pourrait spécifier sur ce même macaron que l'ouvrage véhicule un message de haine et de discrimination qui a mené à la destruction de millions d'hommes. Enfin, on met gracieusement à disposition du matériel pédagogique, sous la forme d'un fascicule édité par nos soins, intitulé Auschwitz, et qui traite de façon synthétique de ce pan de l'histoire. Pour l'heure, un seul libraire a joué le jeu.

 


Le Rameau d'Or suivra-t-il ces mesures?
Yann Courtiau (YC):
« Elles sont bonnes. Mais nous n'avons pas besoin de ces mises en garde car nous connaissons bien notre clientèle. Quant au fait de fixer une limite d'âge, «bof». J'espère que si mes collègues voient un ado de 14 ans demander ce livre, ils refuseront. C'est une question d'éthique. Notre politique est de ne pas vendre Mein Kampf si possible. Aux gens qui cherchent de la documentation sur le Ille Reich, on propose des livres d'historiens. Mais à cause de tout le foin fait autour de ce livre dernièrement, on avons eu notre première commande téléphonique hier. Merci, c'est un bel autogoal !

 

En général, lorsque quelqu'un commande ce livre, il sait précisément de quoi il s'agit. Souvent, c'est de la curiosité, car ce texte a une sorte d'aura maléfique. Maintenant, il ne faut pas tout confondre. Lire Mein Kampf ne vous rendra pas nazi. Et on peut y adjoindre une tonne de documentation : elle partira à la poubelle si c'est un extrémiste qui l'achète.

 


Pourquoi ne pas interdire sa vente?
JG:
Ce serait compliqué à justifier, car Mein Kampf a une valeur historique incontestée et incontestable. ll serait difficile de l'interdire sur sol suisse alors qu'il est librement vendu en France depuis 1979. De toute façon, il est inutile de se cacher derrière son petit doigt. Que le sujet soit relancé n'est pas un mal. Le débat existe, c'est une période de l'histoire qu'on ne peut pas effacer.

 


YC: Si on interdit ce livre, tout le monde ira le télécharger sur Internet. D'autant plus qu'en 2015 l'ouvrage tombera dans le domaine public, les droits sont jusqu'à présent détenus par le Land de Bavière. Une édition commentée et bon marché est d'ailleurs en préparation en Allemagne, pour couper l'herbe sous le pied des groupuscules d'extrême droite.

 


L'édition française de «Mein kampf» est sujette à caution. Pourquoi?
JG:
Mon Combat est édité par les Nouvelles Editions Latines (NEL), lesquelles sont accusées d'être très proches des milieux d'extrême droite. Beaucoup de libraires se refusent à le commander pour cette raison.

 


YC: D'ailleurs, il est très compliqué d'obtenir ce livre, c'est pourquoi je suis étonné que Payot en dispose. II n'est pas distribué en Suisse, il faut commander les exemplaires auprès des NEL en France et les payer d'avance. C'est tout de même une démarche complexe pour avoir un livre en stock.

 


JG: N'empêche que la petite opération de communication de Payot a payé: j'ai entendu que certains de leurs commerces ont vidé leur stock. Jolie opération marketing !

 


Berne devrait-elle légiférer avant 2015?
JG:
Oui, c'est une piste. Du reste, il existe une réflexion politique en ce sens en Suisse. Notre souci, c'est de faire un travail pédagogique auprès des jeunes, qui oublient le passé. D'ailleurs, nos mesures ne visent pas les néonazis, mais des gens avides d'histoire, qui ont le droit d'appréhender le livre avec un bon appareil critique.

 


YC: Mais vous donnez bonne conscience aux gens qui achètent Mein Kampf au prétexte qu'il est assorti de votre brochure ! C'est faire au livre une publicité gratuite.

 

JG : Il nous appartient de rendre l'Histoire accessible. La brochure que nous proposons pour accompagner Mein Kampf est proposée gratuitement. Nous ne faisons donc aucune publicité pour l'ouvrage, mais il faut prendre des précautions et apporter un contenu historique.

 


Quel avenir pour ce texte?
YC:
J'espère qu'il n'y aura pas de suite à Mein Kampf, Car la première partie est vraiment très mauvaise ! Mais je ne crois pas qu'il puisse servir à quiconque qui souhaite créer un mouvement nationaliste.

 


JG : II y aura des rééditions du livre dès 2015, car cet ouvrage, dont l'auteur est arrivé au bout du processus qu'il souhaitait mettre en place, fascine. C'est ce qui en fait la dangerosité. Certains historiens l'ont même surnommé la «Bible du mal». On essayera toujours de remettre au goût du jour certaines de ses thèses. Mais avec le temps, on l'oubliera peut-être un peu...

 


Les réactions du public :
« On ne peut pas interdire ce livre. Mais il y a une responsabilité des libraires et des bibliothécaires à ne pas le diffuser. Il en va du bien des générations futures », Anton Spielmann, Ingénieur en textile.

 

 

« Aucun livre n'est interdit en Suisse, excepté s'il relève de la loi pénale (article 261 CP), assez difficile à appliquer. Pour exemple, les Protocoles des Sages de Sion, un faux antisémite, est typiquement un ouvrage qui tomberait sous le coup de la loi puisque qu'il promeut l'incitation à la haine raciale et à la discrimination. D'autre part, il est distribué à un nombre indéterminé de personnes. A la différence, Mein Kampf est considéré comme étant un ouvrage historique. Il n'y a donc pas de raison de l'interdire. Mais les mesures d’accompagnement de la CICAD sont nécessaires et justifiées», Philippe Grumbach, avocat.

 

 

« Le politique doit réfléchir à l’opportunité de légiférer. Les livres identifiés comme polémiques pourraient être surtaxés afin de financer des associations », Sylvain Thévoz, Conseiller municipal socialiste.

 


Sources : Tribune de Genève et CICAD, 27 avril 2012. Par Irène Languin.

 

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