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Scepticisme en Suisse. Après le Covid, les complotistes s’attaquent au climat


Jeudi 8 décembre 2022 - 12:56

Un spécialiste observe une montée en force du changement climatique dans les cercles conspirationnistes. Il n’est pas surpris. Explications.

Vous avez peut-être vu passer cette publication sur les réseaux sociaux : une étude innocenterait le rôle du co2 dans le changement climatique. La théorie est sans fondement scientifique sérieux, mais son relais illustre un nouveau phénomène. Depuis la fin de la pandémie Covid; le climatoscepticisme s'est trouvé un nouveau public: les coronasceptiques.

 

Ce constat, c'est Pascal Wagner-Egger qui le fait. Chercheur en psychologie sociale à l'Université de Fribourg, il est spécialisé dans les croyances aux théories du complot. Pendant la pandémie, il a observé des personnes opposées aux mesures se «radicaliser» et basculer dans le complotisme.

«Le Covid passé, elles ont commencé à relayer des thèses conspirationnistes sur la guerre en Ukraine. Maintenant, alors qu'elles n'abordaient pas le sujet auparavant, c'est le climat qui les occupe. On le voit dans beaucoup de réseaux complotistes.»

Soif de revanche

Que les coronasceptiques aient trouvé un nouveau cheval de bataille n'étonne pas le chercheur.

D'abord parce que les études sur le complotisme montrent que plus on croit à une théorie du complot, plus on a de chances de croire à d'autres, peu importe le domaine. Pascal Wagner-Egger décrit ensuite une forme d'obstination alimentée par une soif de revanche. «Depuis le Covid, le scepticisme a viré au militantisme. Les complotistes sont fâchés, ils veulent que la vérité » selon eux, sorte enfin. Ils prennent une position inverse sur à peu près tous les sujets en espérant qu'une fois ça marche. Cela validerait alors en apparence toutes leurs autres croyances.»

Même des écolos

Sur le climat, les complotistes se nourrissent de l'idée que la hausse des températures et la transition énergétique représentent une affaire de gros sous. «Ils sont persuadés que le réchauffement est une invention qui doit servir aux entreprises de panneaux solaires ou d'éoliennes de s'enrichir.»

Dans l'éventail de théories récentes, il y a cette fake news selon laquelle la NASA aurait confirmé que le réchauffement est une «fraude». Une intox relayée par un conseiller national UDC. Le patron du World Economie Forum, Klaus Schwab, déjà une cible de choix des antivaccins, se trouve lui aussi au cœur de théories climatosceptiques. En cause: son concept de « Great Reset» - «Grande Réinitialisation» - qui appelle à une économie plus durable et écologique.

 

Les mécanismes à l'origine du complotisme sont si puissants qu'ils peuvent conduire des personnes se décrivant comme écologistes à épouser des thèses climatosceptiques. Pascal Wagner-Egger en connaît plusieurs. Il cite le cas d'une personne passée par plusieurs partis, dont les Verts, relayant des complots climatiques; «Il n'y a plus de logique à part celle d'être «antisystème», d'être contre l'avis de la majorité, quel qu'il soit.»

 

Davantage de thèses?

Si le climat se trouve aujourd'hui dans le viseur complotiste, c'est aussi car le thème domine l'actualité, vagues de chaleur successives aidant. Mais le phénomène traduit-il également une hausse du nombre de théories? Les données manquent à ce sujet. Spécialiste des mythes et de la désinformation, le professeur à l'Université de Bristol Stephan Lewandowsky ne serait cependant pas surpris que ce soit le cas.

«À chaque fois qu’il y a un mouvement politique visant à empoigner le problème climatique, comme récemment aux États­Unis, il tend à y avoir un contre­coup avec des tentatives renouvelées de saper une loi ou sa mise en œuvre.»

En Suisse, la climatologue Martine Rebetez, professeure à l'Université de Neuchâtel et à l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, ne dit pas autre chose. Elle évoque notamment des efforts de désinformation ayant précédé la votation sur la loi sur le co2, rejetée en 2020.

«En général, ces efforts sont dirigés par l'industrie pétrolière. Avec l'été que nous venons de traverser et les catastrophes mondiales liées au changement, la population se rend compte de sa vulnérabilité et est davantage motivée à agir et à soutenir les énergies renouvelables. Cela va à l'encontre des énormes intérêts du secteur.»

 

Source : Tribune de Genève, 29 août 2022