Apr

13

2017

Diabolisé en France, Hani Ramadan crée le malaise ici

Au fil du temps, les autorités suisses ont appris, à leurs dépens, à cadrer l’intellectuel aux paroles sulfureuses.

Le personnage est à l’image de la petite maison décrépie aux volets verts coincée entre les immeubles des Eaux-Vives, qui abrite le Centre islamique de Genève (CIG), le plus vieux d’Europe: il détonne. Interdit de territoire pour la seconde fois en France, le citoyen suisse Hani Ramadan, petit-fils du fondateur en Egypte de la confrérie des Frères musulmans, crée toujours un certain malaise de ce côté-ci de la frontière.

Des faits anciens

Le ministre français de l’Intérieur a communiqué le 8 avril sa décision d’exclusion de manière sibylline: «Hani Ramadan est connu pour avoir dans le passé adopté un comportement et tenu des propos faisant peser une menace grave sur l’ordre public.» Le Genevois a créé un tollé en justifiant la lapidation des femmes adultères dans une tribune du Monde parue en 2002. Depuis, ses prises de position publiques sur les femmes, Israël, le djihad ou encore les récents attentats suscitent régulièrement des vagues d’indignation.

La France aurait-elle d’autres éléments en main? Nos questions n’ont pas trouvé de réponse pour l’heure auprès du Ministère de l’intérieur. Selon plusieurs sources, c’est peu probable. Quant à Hani Ramadan, il ne souhaite plus s’exprimer, ayant entamé un recours.

Souvent en déplacement dans l’Hexagone pour donner des conférences, le Genevois, âgé de 57 ans, se trouve depuis longtemps dans le collimateur des autorités françaises. En 1997, période marquée par une série d’attentats islamistes, il s’était vu refouler à la frontière. Le CIG «est connu des services spécialisés de police pour être un lieu de rencontre des principaux islamistes européens et le point de convergence des circuits de financement», justifiait alors le Ministère de l’intérieur, précisant que l’«intellectuel ne pourrait être personnellement suspecté de sympathie pour la mouvance islamique prônant le retour à la violence».

Un climat tendu en France

La nouvelle décision ministérielle s’inscrit dans un climat tendu en France. «Les attentats survenus depuis 2015, qui ont fait 240 morts et 900 blessés, ont fondamentalement changé le gouvernement socialiste et l’ont obligé à clarifier sa ligne politique: l’ennemi, c’est le salafisme et l’extrémisme religieux. Il veut s’attaquer désormais à la source de légitimation de la violence», explique Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du Ministère de la défense. Car les enquêtes ont mis en lumière des éléments essentiels.

«Les autorités ont réalisé depuis peu que beaucoup d’auteurs d’attentats ont eu des connexions avec des cellules souches qui se sont implantées depuis ces vingt dernières années en France, comme Artigat, Forzane Alissa, la filière de La Meinau Strasbourg.» Pour les Frères musulmans, c’est une autre histoire. Opposés historiquement au régime syrien de Bachar el-Assad, ils condamnent Daech mais restent considérés comme des islamistes et ainsi perçus comme hautement suspects par la France.

A deux semaines de la présidentielle, le gouvernement socialiste a agi contre Hani Ramadan pour des raisons électoralistes, estiment beaucoup d’interlocuteurs.

Pas inquiété par la justice

Par cet acte, les Français adoptent une approche dogmatique et préventive. Les Suisses se montrent plus pragmatiques et s’en tiennent aux faits. Concrètement, Hani Ramadan n’a jamais été condamné pour discrimination raciale, à notre connaissance.

Juridiquement, «ses propos faisant l’apologie des théories complotistes sont à la limite de ce qui est admissible», soupire Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad). Il soulève d’ailleurs un obstacle juridique à ses yeux: «Contrairement à la France, en Suisse, une association ne peut pas porter plainte contre une personne qui ne la viserait pas directement. Seul le Parquet peut poursuivre d’office. Une question sur laquelle la Cicad entend se mobiliser au nom de l’intérêt collectif.»

Pour ses écrits publiés en 2002, le professeur de littérature française à Genève a pourtant été exclu de l’école publique. «Ce n’est pas rien et c’est irrémédiable: il ne doit plus enseigner ni intervenir dans une école», rappelle Martine Brunschwig Graf, en charge à l’époque de l’Instruction publique. Cette intransigeance politique, contestée par la justice, avait coûté cher au Canton: 345 000 francs d’indemnités.

L’affaire, pour le moins marquante, n’a pas empêché Hani Ramadan d’être invité l’an passé dans une classe, sans autorisation officielle. Ses allusions sur les femmes occidentales avaient suscité un nouveau un tollé.

Sous l’œil des autorités

Les parents Ramadan, contraints à l’exil, se sont établis en Suisse dans les années 50. «A l’époque, les autorités genevoises ont été extrêmement accueillantes à leur égard. Quand on connaît les gens, quels qu’ils soient, évidemment beaucoup de préjugés tombent et on peut aussi arriver à les convaincre de respecter les règles essentielles républicaines et laïques de notre canton», analyse le conseiller national socialiste Manuel Tornare. Et d’ajouter, plus clairement: «Les salafistes et les Frères musulmans qui franchissent la ligne rouge savent que les autorités sanctionneront durement.»

Qu’en est-il des rapports entre Hani Ramadan et le Département de la sécurité et de l’économie (DSE)? «Le Bureau de l’intégration est en contact avec l’Union des organisations musulmanes de Genève, dont Monsieur Ramadan était le président jusqu’à ces derniers mois», explique le magistrat Pierre Maudet. L’imam est-il un interlocuteur comme les autres? «Le projet de loi sur la laïcité de l’Etat, en examen auprès du Grand Conseil depuis novembre 2015, fixe justement les relations possibles entre l’Etat et les organisations religieuses, et prévoit surtout les conditions de ces relations», rappelle Pierre Maudet.

Et de relever: «Au regard de l’actualité qui concerne aujourd’hui Monsieur Ramadan, le Conseil d’Etat regrette de ne pouvoir disposer de cet outil indispensable et souhaite que le parlement accélère ses travaux.»

Le renseignement échaudé

Sous l’angle de la sécurité, les acteurs concernés s’intéressent évidemment au frère de l’islamologue Tariq Ramadan. Les lieux de culte peuvent être surveillés de près ou de loin, mais non sans difficulté. Les services de renseignements suisses l’ont appris à leurs dépens: un homme chargé de surveiller le CIG au milieu des années 2000 s’était finalement retourné contre eux, créant un scandale.

Des musulmans agacés par cette polémique

La nouvelle affaire Hani Ramadan pose-t-elle problème aux dix associations musulmanes qu’il a représentées pendant quatre ans, en tant que président de l’Union des organisations musulmanes de Genève (UOMG)? Parmi les membres que nous avons pu atteindre, certains n’avaient pas encore entendu parler, mardi, de l’incident. D’autres n’ont rien à lui reprocher et dénoncent une liberté d’expression à deux vitesses en France. D’autres encore regrettent une mesure électoraliste et un acharnement contre l’islam. Au sein de la plate-forme interreligieuse, dont il fait partie, le vice-président Hafid Ouardiri s’agace de la polémique: «Il y a une récupération politique d’un côté et une rhétorique émotionnelle de l’autre. Ces gesticulations développent les oppositions.» Maurice Gardiol, trésorier, rappelle qu’«Hani Ramadan, délégué de sa communauté au sein du comité, n’a jamais été condamné par la justice. Au sein de la plate-forme, il y a parfois des différends sur les propos tenus par les uns ou par les autres, mais nous préférons nous interpeller à l’interne dans le cadre de la charte qui nous rassemble, plutôt que de procéder à des exclusions qui auraient pour conséquence de marginaliser des communautés.» Dans ce contexte, Martine Brunschwig Graf, présidente de la Commission fédérale contre le racisme, «n’estime pas qu’il y a une complaisance particulière à l’égard d’Hani Ramadan à Genève. Mais il serait important que les musulmans d’ici et d’ailleurs réfléchissent par qui ils veulent être représentés, car toutes les communautés religieuses ont besoin de représentants crédibles et reconnus de tous.» Un spécialiste des religions, préférant garder l’anonymat, résume la gêne générée par Hani Ramadan: «Mieux vaut intégrer son adversaire pour l’avoir à l’œil plutôt que de l’exclure.»

 

Source : Tribune de Genève, 13.4.2017

 http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/diabolise-france-hani-ramadan-cree-malaise-ici/story/25412617

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