Jan

25

2018

La mémoire partagée d’enfants de déportés et de SS

Barbara Brix et Ulrich Gantz ont découvert sur le tard que leurs pères aimés avaient été des criminels SS. Yvonne Cossu et Jean-Michel Gaussot ont pleuré toute leur vie les leurs, héros disparus en déportation. Entre les Allemands et les Français, des fils invisibles se sont noués à l’ancien camp de concentration de Neuengamme en 2014. Qui leur donnent une soif bouleversante de témoigner ensemble...

En ce jour de juin 2002, toute la famille est réunie. Helmut Gantz vient d’être enterré. Comme presque tous les Allemands de sa génération, il a fait la Seconde Guerre mondiale. Emportant avec lui ses secrets. Laissant les survivants avec de mauvais pressentiments. «Je ne savais rien de ce qu’avait fait mon père pendant la guerre, mais en lisant le livre de Christopher Browning sur les exactions d’une compagnie de police de Hambourg en 1941, j’avais eu l’impression de le voir lui» se rappelle son fils, Ulrich. Devant son insistance, le paternel avait consenti à jeter un oeil à l’ouvrage. «Mensonges» avait-il conclu, péremptoire. Fin de l’histoire ? Le début ! Dans la cuisine en deuil, deux grands sacs en plastique sont déposés sur la table. «Tu trouveras toutes les questions aux réponses que tu as toujours posées» lâche la belle-mère. Ce sont des notes sur un procès. Le frère d’Ulrich Gantz propose de tout brûler. Ce dernier refuse. Et l’abyme, soudain, s’ouvre. «De juillet à décembre 1941, en Biélorussie, il avait ordonné l’assassinat de 10 000 à 52 000 personnes. Le procureur n’avait pas réussi à rassembler assez de preuves pour le condamner » raconte Ulrich Gantz. 60 ans après, en un instant, le père bienaimé devenait criminel contre l’humanité.

Que faire de cette immense honte ? C’est cet incroyable vertige qu’a raconté Ulrich Gantz, mardi à Genève à l’invitation de la Cicad (Coordination Intercommunautaire contre l’Antisémitisme et la Diffamation) devant un parterre de lycéens souvent bouleversés. Il était accompagné de Barbara Brix, au destin similaire. En 2006, elle découvrait que son brave médecin de père était en fait membre d’un Einsatzgruppen, ces groupes de SS chargés de liquider tous les résistants, communistes ou juifs d’URSS, des bébés aux vieillards. L’origine même de la Solution finale. Il y avait aussi Yvonne Cossu et Jean-Michel Gaussot, dont les pères sont morts en déportation. Quatre destins inverses liés par des fils invisibles, qui ont fini par se nouer pour le meilleur en 2014.

Papa délicieux qui transmet à sa fille «son amour de la lecture». Père SS qui assassine

La rencontre s’est jouée à l’ancien camp de concentration de Neuengamme, dans le nord de l’Allemagne. La première fois que Barbara Brix et Ulrich Gantz devaient parler en public. Et quel public ! Des enfants de déportés. Leurs victimes en quelque sorte, eux qui portaient la culpabilité paternelle. «Un silence très profond s’est fait dans la salle. On s’attendait à toutes sortes de réactions» se souvient avec une émotion encore palpable, Barbara Brix. Après leurs paroles, quelqu’un s’est levé: JeanMichel Gaussot. «Pour la première fois, j’ai compris que même les descendants de persécuteurs avaient un fardeau. Et le fait que mon père a été un héros ne veut pas dire que j’en suis un, pas plus que les enfants des criminels en sont eux-mêmes. Je pense même qu’ils sont plus courageux que nous» résume-il.

“Tuer” le père n’est pas chose aisée. Surtout que Barbara Brix a «beaucoup aimé» le sien. Il faut faire cadrer ces images qui ne se superposent pas. Papa délicieux qui transmet à sa fille «son amour de la lecture». Père SS qui assassine derrière le front de l’Est. Il faut accepter son propre aveuglement. «Il était médecin, je l’ai toujours imaginé dans une infirmerie, faisant du bien à ses camarades soldats blessés» raconte telle.

Il faut accepter cette immense culpabilité qui pousse les frères d’Ulrich Gantz et Barbara Brix à se désolidariser de leurs démarches. Eux décident de faire front. S’enfoncent dans la nuit. Font des recherches historiques. «Parfois, j’arrête parce que c’est trop dur» note Barbara Brix. Mais elle reprend toujours.

«Notre amitié est en elle-même un message»

Comme pour racheter les années perdues. «Mon père nous racontait de belles histoires et je ne lui ai jamais posé une question ! Même sur la façon dont il avait perdu ses jambes à la guerre par exemple, ce qui aurait pourtant semblé naturel» se désole-t-elle.

Enfants de bourreaux et victimes ont d’ailleurs ça en commun, cette vie passée à oublier. «Pendant 50 ans, j’ai fait la politique de l’autruche» regrette Yvonne Cossu, fille d’un résistant arrêté quand elle avait 8 ans. Le traumatisme avait été trop grand : annoncé rescapé de la déportation à la libération des camps, son père, Robert Alba était en fait décédé le 28 avril 1945, quelques jours avant la paix. Un faux espoir en forme de deuxième mort.

Jean-Michel Gaussot avoue le même regret devant ce temps qui a filé. «J’aurais dû interroger ses camarades de résistance». Comme souvent, il faut aborder le crépuscule de sa vie pour se retourner dessus... Encore que certains ne le font jamais. «Je suis resté au bord du lit de mort de mon père pour entendre un aveu. Il n’est jamais venu» dit Ulrich Gantz. Le flambeau lui a donc été transmis.

Plus qu’un flambeau, une mission presque pour Barbara Brix. «Le jour où je suis née, mon père était probablement à Kiev, à la tuerie de Babi Yar où 33 000 juifs ont été assassinés en deux jours, enfants et personnes âgées à la chaîne, du matin au soir. Je sens comme un lien secret. Comme si j’avais le sentiment de devoir réparer quelque chose ». Devant le vide, ces quatre-là se serrent les coudes. Yvonne Cossu, qui n’a jamais voulu apprendre la langue de Goethe, part avec un groupe de ces Allemands «qu’elle a longtemps détestés». «Cette amitié qui nous réunit est en elle-même un message» dit Jean-Michel Gossaut. «Ça donne à cette histoire sinistre une perspective : construire» renchérit Barbara Brix. Bien sûr les souffrances ne sont pas les mêmes, mais elles sont là, et il y a cette interrogation commune par rapport à l’horreur nazi. «Comment Auschwitz est arrivé ?» résume Jean-Michel Gaussot. Pas sûr qu’ils trouvent la réponse un jour. Mais ils font en sorte d’éviter que cela ne se reproduise, combattant les discours mortifères des extrêmes. Et franchement leurs témoignages donnent la chair de poule...

«Les derniers témoins directs de la shoah ne pourront bientôt plus témoigner»

Organisée par la Cicad (Coordination Intercommunautaire contre l’Antisémitisme et la Diffamation) à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste qui a lieu chaque année le 27 janvier, cette rencontre vise aussi à préparer l’avenir. «Les derniers témoins directs de la Shoah ne pourront bientôt plus témoigner dans les écoles, c’est à la seconde génération à présent de devenir des porteurs de mémoire» explique Alain Bruno Lévy, président de la Cicad. C’est peu dire que la puissance des témoignages des quatre orateurs y aura contribué. «Être porteur de mémoire, c’est lutter contre l’oubli et la négation de la Shoah. C’est aussi lutter contre toute sorte d’antisémitisme, de racisme et de discrimination» conclut Alain Bruno Lévy.

 

Source : Le Dauphiné Libéré, 25 janvier 2018

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