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Aharon Appelfeld (1932-2018), des voix dans le silence - Ép. 5/8 - 1945 : 75 ans après


Le silence, la lumière et la mémoire tiennent une part essentielle dans l’œuvre d’Aharon Appelfeld. Elle nous est parvenue à travers les traductions de Valérie Zenatti, qui raconte dans deux de ses romans (Mensonges et Dans le faisceau des vivants) l’intensité hors du commun de leur relation : une fraternité traversant le temps. De générations et d’origines différentes, ils ont en commun d’avoir tous deux du apprendre l’hébreu à 13 ans ½ , à l’âge sensible du passage de l’enfance à l’âge adulte. Avant cela, leur toute première approche de cette langue a d’abord été celle de la prière : une langue chantée avant d’être parlée.   

Aharon Appelfeld avait toujours dans son regard, le récit, le temps, qui était toujours présent comme un voile. Il y avait chez lui ce regard qui venait d’ailleurs, le présent était comme une station dans une odyssée qui venait de loin et qui trace sa route. Notre vocation, c'est de laisser des traces de cette odyssée. Michal Govrin

L'écrivain israélien Ahron Appelfeld à son domicile de Jérusalem, Israël, 5 février 2017

L'écrivain israélien Ahron Appelfeld à son domicile de Jérusalem, Israël, 5 février 2017• Crédits : Sara Lemel/dpa/picture-alliance/MaxPPP - Maxppp

Pendant des années, l’œuvre d’Aharon Appelfeld est restée méconnue en France, jusqu’à sa publication par les éditions de l’Olivier. Une question de générations : les précédentes ne pouvant entendre ce qu’Aharon Appelfeld avait à dire sur l’extermination des Juifs d’Europe. Aharon Appelfeld nait en 1932 près de Czernowitz, alors en Roumanie (aujourd’hui en Ukraine). Il  grandit entouré de chaleur dans un foyer auquel il ne cessera de revenir dans toute son œuvre. A 8 ans, la guerre l’arrache à sa famille. Il s’échappe d’un camp, et parvient à survivre, seul, pendant plusieurs années.

Après la guerre, après une longue errance, un réseau sioniste l’envoie en Israël. Il n’a pas encore quatorze ans, et se reconstruit, apprenant pas à pas une langue qu’il ressent d’abord comme une succession d’ordres, « comme des cailloux qui roulent sous un fleuve », et qu’il apprivoise par le texte, en reprenant l’Ancien Testament. 

Il trouve dans l’hébreu une distance avec l'événement historique, qui lui permet alors de se rapprocher du mystère métaphysique de la destruction des juifs d'Europe, sans aller vers la réduction historique. Valérie Zenatti

Il ne se reconnaît pas dans l’idéal du « Juif Nouveau » que promulgue le tout jeune Etat d’Israël, et qui demande aux réfugiés d’abandonner leur passé derrière eux. Désorienté, il retrouve enfin ses marques comme étudiant en littérature yiddish, auprès d’enseignants prestigieux (Buber, Agnon, Sadan, Scholem), inspirés par le hassidisme, grâce à qui il peut enfin relier son passé et son présent. Il trouve l’amour, et fonde une famille, unie et lumineuse. Son écriture l’inscrit à la fois dans la lignée de Proust et dans celle de Kafka.

Aharon Appelfeld définit la fonction d'écrivain, traduit par Valérie Zénatti, dans l'émission L'Humeur vagabonde, de Kathleen Evin le 20 juin 2011, sur France Inter

Son ami et éditeur Yigal Schwartz dit de lui qu’Appelfeld a appris à écrire auprès de la petite chanteuse à la voix d’oiseau, rescapée comme lui, qu’il décrit dans Histoire d’une vie, son œuvre la plus proche de ce qui pourrait être une autobiographie : la petite chantait « dans sa langue à elle, qui était un mélange de mots dont elle se souvenait, de sons des prairies, de bruits de la forêt, et de prières du couvent». Ecrire, pour Aharon Appelfeld, c’est « reconstruire un foyer à travers [ses] livres, continuer à rêver au retour de [ses] parents ». 

Dans ses premiers livres, il s’agit de personnes désorientées, de couples dysfonctionnels, de gens qui ont été reliés par le destin ou un événement. Plusieurs années après notre mariage et la naissance de nos enfants, c’est la première fois que notre foyer l’a ramené au souvenir de sa maison, de sa famille. Il avait vécu détaché toutes ces années, il était seul. Cela lui a redonné la mémoire et tous ses souvenirs. Son écriture a changé, ses personnages ont trouvé leur place et lui aussi a changé, son attitude, sa façon de marcher. Quand je l’ai rencontré, sa voix était étranglée, puis elle s’est détendue, et elle s’est révélée… Judith Appelfeld

Il écrit plus d’une quarantaine de livres, couronnés de prix internationaux, parmi lesquels Le Temps des prodiges, Tsili, Histoire d’une vie, ou le dernier paru en français, Des jours d’une stupéfiante clarté. En hommage, sa fille Batya écrira de lui : 

Dans les dernières années de sa vie, mon père a vécu dans le quartier de Rehavia à Jérusalem. Il est donc retourné dans les rues où il a marché en tant que jeune étudiant à l'Université hébraïque. Lors de l'une de nos promenades dans le quartier, papa s'est arrêté près d'un arbre qui se tenait dans un jardin et l’a regardé. C’est ce qu’il a toujours fait: s’arrêter et regarder avec étonnement le phénomène qui se présentait. "Vois-tu ces belles fleurs?" Il a tourné mon attention vers le cœur, et en effet l'arbre était enveloppé dans une floraison magnifique. "C'est un parasite", a dit mon père. "Ces fleurs n'appartiennent pas à l’arbre. Cette plante tète la poitrine de l'arbre. Oh, mais l'arbre ... dis-je ... Oui... Et pourtant, quelle éruption !" a dit mon père, et il a continué à marcher. La vie et la mort sont étroitement liées, et tout est rempli d’une beauté qui pince le cœur.

Avec : Judith Appelfeld, son épouse ; Yigal Schwartz, éditeur et directeur des archives de littérature à HEKSHERIM (Institute for Jewish and Israeli Literature and Culture) ; Michal Govrin, écrivaine ; Valérie Zenatti, écrivaine et traductrice ; Olivier Cohen, éditeur ; Michel Spinosa, cinéaste travaillant à l’adaptation des Partisans. La voix d’Aharon Appelfeld est tirée du film d’Arnaud Sauli, L'enfance d'Aharon. Remerciements à lan Bar David, directeur des archives à l’Institut pour la littérature juive et israélienne, HEKSHERIM, et à Viviane Mamane, Pauline Horovitz et à la Maison de la Poésie.

Lecture : Eric Genovese. Extraits de Histoire d’une vie, de Aharaon Appelfeld, publié chez l’Olivier, avec les voix de Benjamin Abitan, Nina Rajgrodzski, et Jérôme Filippi.

Un documentaire de Mariannick Bellot, réalisé par Lionel Quantin. Prise de son : Pierre Monteil, Delphine Baudet, Amandine Grevoz. Mixage : Alain Joubert. Archives Ina : Marie Chauveau. Documentation : Hélène Caillet et Annelise Signoret.  Avec la collaboration de Sylvia Favre. Rediffusion du 12 janvier 2019

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Source : France Culture