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Chronique. Zemmour et les ratés de la démocratie


Le cirque Zemmour, après ses trois petits tours à Genève, est reparti pour Marseille. Remercions ici le presque candidat à la présidence française pour son incursion en nos terres. Il nous a donné une formidable bien qu’involontaire leçon sur le fonctionnement de notre démocratie. Il ne s’agissait évidemment pas d’une démonstration par l’exemple. Zemmour, rappelons-le, a été condamné par deux fois pour complicité de provocation à la haine raciale et se trouve en attente d’un nouveau jugement.

Mais plus intéressant que les ressorts du personnage disséqués depuis des mois est le branle-bas de combat qu’il a provoqué au berceau de la démocratie directe, la Suisse. Genève avec son incomparable capacité à spectaculariser les événements et grossir le trait a opéré comme un puissant révélateur.

Alors, qu’a-t-on vu depuis ce 8 novembre, date à laquelle le site watson.ch a annoncé la venue d’Eric Zemmour pour une conférence à Genève? Voici «Zemmour et les ratés de la démocratie». Un drame en trois actes.

 

1) La Ville de Genève, drapée dans la pureté de son étendard rouge et jaune, se dresse sur ses ergots refusant de laisser venir au Parc (des Eaux Vives) le propagandiste français. «La Ville se ferait complice de la propagation des messages haineux diffusés par ce Monsieur […] qui sont contraires aux valeurs défendues par la Ville de Genève», a déclaré la maire de Genève à la RTS Radio, les yeux rivés sur son texte. Refuser de louer un lieu, c’est son droit. Mais la raison invoquée est consternante. On ne tue pas une idée en interdisant de l’exprimer. Que dira vraiment Zemmour? Bafouera-t-il la loi , auquel cas il devra être poursuivi? Rien n’est dit. La Ville promeut la censure préalable et avalise le délit d’opinions. Même la Cicad, impitoyable en matière de «propos haineux» envers les juifs, s’est distanciée du Conseil administratif qui par la suite a tenté de rectifier son message: en fait, c’est pour éviter des troubles à l’ordre public. Gentille attention, sauf que l’ordre public est l’affaire du Canton qui, lui, est prêt à laisser parler le polémiste. Simple supposition bien sûr: la Ville, de gauche, a voulu faire plaisir à ses électeurs, de gauche.

 

2) Et ça marche. Ces derniers se sentent pousser des ailes, se mobilisent avec les antifas pour dénoncer le «fasciste» français et, promesse ultime de quelques militants au bout de leur vie: on mettra le feu au Hilton où Zemmour tient salon. La liberté d’expression, au cœur de maints combats révolutionnaires, est sacrifiée à l’idéologie, sans le moindre état d’âme. Bravo quand même pour la manif impeccablement contrôlée. Là, les opposants sont parfaitement dans leur rôle, sous réserve des menaces boutefeux.

3) Eric Zemmour lui aussi s’enferre dans la contradiction. Chroniqueur de longue date sur les plateaux parisiens dont celui de Ruquier, le bientôt candidat a bénéficié d’une liberté de parole et d’un d’accès au public extraordinaires. Émanation de médias, il est passé maître dans leur usage et détournement. Depuis l’annonce de sa venue à Genève, son nom apparaît dans 750 articles de presse suisse (merci la Ville). Il s’en prend à ceux qui tentent de le museler et affirme son admiration pour le modèle suisse et la pratique de la liberté d’expression. Ce qui n’a pas empêché Zemmour d’interdire à ces mêmes médias l’accès à sa conférence de jeudi. Il s’insurge contre ceux qui veulent le faire taire puis refuse qu’on l’entende! C’est presque pervers. Craignait-il donc de prononcer des propos qui dépasseraient la ligne rouge? Confondant pour celui qui se revendique démocrate.

 

Reste qu’au final, c’est bien lui le grand gagnant du barnum genevois. De perdante, il n’y en a qu’une: la liberté d’expression.

 

Source : Tribune de Genève, 26 novembre 2021