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Crise sanitaire. Entre récupération de l'étoile jaune et pancartes «Qui?», un antisémitisme décomplexé


«Il est toujours possible de faire passer des messages par la sensibilisation, l’éducation, le dialogue et la cordialité», Johanne Gurfinkiel, Secrétaire général de la CICAD

Mercredi 8 décembre 2021 - 00:04
«Il est toujours possible de faire passer des messages par la sensibilisation, l’éducation, le dialogue et la cordialité», Johanne Gurfinkiel, Secrétaire général de la CICAD

Le secrétaire général de la CICAD fait néanmoins une distinction entre les «dérapages de naïfs, qui sont le fruit de préjugés, ou propos entendus çà et là», et pour lesquels «il est toujours possible de faire passer des messages par la sensibilisation, l’éducation, le dialogue et la cordialité» et «l’antisémitisme idéologique d’activistes, qui orchestrent l’instrumentalisation de chaque information pour la transformer en outil de déversoir de haine».

 

La pandémie libère la parole antisémite, qui circule sur les réseaux sociaux, et s’affiche toujours plus ouvertement dans les manifestations contre les politiques sanitaires. Décryptage d’une haine qui traverse l’histoire

Elle est apparue en plein mois d’août, brandie sur des pancartes, lors des manifestations hebdomadaires françaises contre le passe sanitaire. Une question, «Qui?», parfois assortie d’une liste de patronymes prétendument juifs. Après la réappropriation de la Shoah sous forme d’étoiles jaunes estampillées «non vacciné», l’antisémitisme bat le pavé à visage découvert.

 

Identifiée sur les réseaux sociaux avec l’une de ces pancartes, Cassandre Fristot, enseignante et ex-candidate du Front national, a été jugée le 8 septembre pour provocation publique à la haine raciale. Mais bien d’autres écriteaux ont pu circuler librement. Et c’est l’absence de réaction dans les cortèges qui interroge le plus l’historien Tal Bruttmann, spécialiste de la Shoah et auteur d’Auschwitz (Ed. La Découverte).

Massification du discours sur internet

 

«La vraie question est: pourquoi, dans ces cortèges agrégeant un éventail politique très divers, on tolère la présence d’antisémites revendiqués? Cela démontre que la responsabilité individuelle et citoyenne est problématique», observe l’historien, qui fait remonter l’émergence de cet antisémitisme décomplexé au début des années 2000, avec l’apparition d’internet.

 

«A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme avait été disqualifié. Il n’avait pas disparu, mais la parole publique ne tolérait plus ses manifestations. L’essor des blogs et forums, puis des réseaux sociaux, a participé à la massification d’un discours jusque-là éparpillé. Et la parole antisémite s’est densifiée, et très largement libérée. Avant de commencer à s’affirmer dans la rue, au milieu des années 2010, notamment durant les manifestations contre Emmanuel Macron, lors de l’élection présidentielle de 2017, puis dans celles des «gilets jaunes».

«Pire que la déportation»

 

Mais à ce moment-là, la rhétorique reste vaguement sibylline. «On parle d’Emmanuel Macron comme du «banquier de Rothschild», avec d’autres allusions du même ordre, et le message circule autant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite, poursuit-il. Il faut savoir que les références à Rothschild sont un marqueur antisémite depuis le XIXe siècle, tout comme le fait de dresser des listes de noms est une vieille tradition, en référence au pamphlet d’Edouard Drumont, La France juive. Mais, au XIXe siècle, les antisémites vous expliquent plutôt que les juifs contrôlent les médias, le spectacle, les politiques, la finance. La nouveauté est ce retour du thème du juif diffuseur de la maladie. Cette accusation avait disparu après le Moyen Age. Elle porte le discours antisémite, depuis mars 2020, un peu partout dans le monde.»

 

En Suisse, Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Cicad, observe la même perméabilité entre mouvements anti-restrictions sanitaires et haine ciblée. «Deux phénomènes nous mobilisent actuellement: à la fois un antisémitisme décomplexé désignant les juifs comme boucs émissaires de la crise et, en parallèle, le détournement – pour des motifs de communication – des images attachées au génocide juif, destiné à vendre un message qui soit le plus porteur et choquant possible, qui mène à cette situation de banalisation que nous observons. Et il est clair que des activistes antisémites y trouvent une occasion inespérée d’instrumentaliser et de conjuguer tout cela. Sur Twitter, certains de ces acteurs suisses vont jusqu’à mettre en avant une soi-disant rescapée des camps affirmant que les mesures sanitaires sont pires que ce qu’elle a vécu pendant la déportation.»

Le mythe de Judas

 

Ce sont les antisémites qui décident de «qui est juif», rappelle aussi Joël Kotek, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles. «Ils peuvent par exemple désigner des gens qui ne sont pas juifs, mais dont le patronyme est alsacien. Car l’antisémitisme tient de la paranoïa sociale, qui s’inscrit dans une longue tradition. L’idée que les juifs sont responsables des malheurs du monde remonte aux origines du rapport complexe des Pères de l’Eglise avec le judaïsme, cristallisé au Moyen Age», souligne cet historien, pour qui «le mythe de Judas» aide à comprendre la mécanique antisémite.

 

«La mort de Jésus est déjà présentée comme un complot ourdi par les juifs, et non par les Romains, et ce, alors même qu’il était juif, comme d’ailleurs tous ses disciples. Ainsi, Judas, qui signifie «juif» en hébreu, vend non seulement le Christ pour de l’argent, mais aussi son âme au diable. Ce mythe, première fake news, lie les juifs à l’idée de complot, d’argent facile, au Mal. Et l’antisémitisme tient précisément de la démonologie et de la théorie du complot. C’est ce que nous racontent les antivax complotistes d’aujourd’hui», note-t-il.

 

Hier, déjà, les antisémites les accusaient d’être responsables des épidémies de peste, puisque, toujours selon Joël Kotek, «l’antisémitisme ne parle pas des juifs mais des peurs de sociétés en crise». Au point qu’il sévit même dans les «sociétés sans juifs»: «Au Japon, un historien leur a attribué dans les années 1990 la responsabilité du bombardement d’Hiroshima. L’invisibilité des juifs, qui constituent une minorité infinitésimale, nourrit l’idée du complot. Et la libération de la parole actuelle ne fait que répondre à une sorte d’habitus qui n’est pas près de disparaître.»

11 septembre 2001

 

Au lendemain du 11 septembre 2001, la rumeur démarre: aucun juif ne s’est rendu dans les tours le jour du drame, informé des attentats. La thèse flambe sur internet, tandis que les plus convaincus la défendent déjà face caméra. «Il aura fallu prouver que des citoyens juifs américains faisaient partie des victimes, se remémore Johanne Gurfinkiel. Vous vous rendez compte de l’énergie à déployer pour démontrer que tout ceci était une pure affabulation? Au gré de l’actualité, des problématiques sociétales et des troubles socioéconomiques, le juif fait historiquement figure de bouc émissaire universel.»

 

Le secrétaire général de la Cicad fait néanmoins une distinction entre les «dérapages naïfs, qui sont le fruit de préjugés, ou propos entendus çà et là», et pour lesquels «il est toujours possible de faire passer des messages par la sensibilisation, l’éducation, le dialogue et la cordialité» et «l’antisémitisme idéologique d’activistes, qui orchestrent l’instrumentalisation de chaque information pour la transformer en outil de déversoir de haine».

 

Depuis la garde à vue de Cassandre Fristot, les pancartes les plus violentes sont moins visibles, constate Tal Bruttmann. «Mais j’ai encore vu des étoiles jaunes partout. Les antisémites ont juste rangé ce qui a déchaîné une réprobation très large, tout en continuant à agiter des symboles plus codés. L’extrême droite a toujours été friande de ces codes. Cela permet de s’adresser à des gens qui comprennent de quoi on parle et voir si ça passe, pour parvenir à un seuil qui dit plus explicitement les choses.» Encore et toujours.

 

Source : Le Temps, 9 septembre 2021