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De l'antisémitisme à l'homophobie : Alain Soral rattrapé par la justice en Suisse


Johanne Gurfinkiel se félicite de la procédure pénale ouverte par la justice contre l’agitateur franco-suisse. «Nous le suivions depuis longtemps sur ses activités, en particulier son activisme antisémite »

Mercredi 8 décembre 2021 - 16:56
Johanne Gurfinkiel se félicite de la procédure pénale ouverte par la justice contre l’agitateur franco-suisse. «Nous le suivions depuis longtemps sur ses activités, en particulier son activisme antisémite »

Expatrié mais pas calmé. Alors qu'à Lausanne, où Alain Soral réside depuis janvier 2020, la justice suisse n’a jusqu’ici pas donné suite à des signalements répétés pour propos antisémites, elle vient d’ouvrir une enquête pénale contre le polémiste d’extrême droite pour homophobie.

De la 17e chambre correctionnelle de Paris, qui l’a plusieurs fois condamné, au tribunal d’arrondissement de Lausanne, où il comparaîtra peut-être, la vie d’Alain Soral ne serait-elle qu’un éternel recommencement judiciaire ? Car voilà que la justice suisse entre à son tour en action. Le 16 octobre, le quotidien suisse 24 heures annonçait que le procureur du canton de Vaud, dont Lausanne est le chef-lieu, avait décidé d’ouvrir une enquête pénale à l’encontre du pamphlétaire d’extrême droite pour homophobie. En cause, une vidéo publiée le 3 septembre sur son site, dans laquelle il s’en prend à une journaliste de La Tribune de Genève, Cathy Macherel.

Le 30 août paraissait sous la plume de cette dernière un article intitulé : « Alain Soral diffuse aussi ses idées depuis Genève ». Le polémiste sent-il alors qu’un nouvel étau se referme sur lui ? Il passe à l’attaque. Dans l’enregistrement qui lui vaut aujourd’hui une enquête préliminaire pour infraction à la législation suisse réprimant la discrimination raciale et l’homophobie, il décrit l’auteure de l’article comme une « militante queer qui se bat aussi pour les migrants ». Il « rappelle que "queer" en anglais, ça veut dire "désaxé" » et qualifie Cathy Macherel de « grosse lesbienne ». Dans la même vidéo, Alain Soral loue la « tranquillité » de la Suisse. « Moi, je suis un Suisse dans mon pays, qui défend l’âme suisse et l’esprit suisse, dans la grande tradition de Jean-Jacques Rousseau », déclare-t-il. Réplique de Cathy Macherel, jointe par Marianne : « Si la Suisse est si tranquille que ça, il n’a pas besoin d’y semer la haine. »

L'installation d'Alain Soral dans le chef-lieu du canton de Vaud, en janvier 2020, avait tout d’un exil pour échapper à la prison en France. Dans une vidéo postée en 2018 sur son site Égalité et Réconciliation, en réaction à la panthéonisation de Simone Veil, il avait qualifié le Panthéon de « déchetterie casher », une énième provocation antisémite que la justice avait sanctionnée plus durement que les précédentes : un an de prison ferme. À l’occasion de son déménagement en Suisse, on apprenait ou redécouvrait qu’Alain Soral, âgé de 61 ans, de son vrai nom Alain Bonnet, avait deux nationalités, la française et l’helvétique. Mais la seconde ne lui aura pas permis d’éviter les ennuis.

« ANNE FRANK INVERSÉE »

Secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD), basée à Genève, Johanne Gurfinkiel se félicite de la procédure pénale ouverte par la justice contre l’agitateur franco-suisse. « Pas trop tôt » semble t-il penser «Nous le suivions depuis longtemps sur ses activités, en particulier son activisme antisémite », confie Johanne Gurfinkiel.

Particularité du fédéralisme suisse, les cantons jouissent de la souveraineté judiciaire. « Le ministère public genevois a su se montrer réactif en faisant condamner Dieudonné pour discrimination raciale en juillet dernier, à notre initiative », constate avec satisfaction, l’avocat de la CICAD, Philippe Grumbach. L'humoriste avait tenu des propos négationnistes lors de son spectacle à Genève. Mais par trois fois en 2020, les 22 avril, 11 juin et 30 novembre, la CICAD a alerté la justice vaudoise de propos « nauséabonds » tenus par Alain Soral dans des vidéos publiées sur son site web. Sans la convaincre de la nécessité d’entamer des poursuites.

Dans son courrier du 22 avril, la CICAD renvoie à une vidéo datée du 25 mars 2020 pleine de considérations sur la crise du coronavirus. « On est un peu dans une situation, je dirais, de Anne Frank inversée, c’est-à-dire qu'on est tous des Anne Frank mais y en a qui, évidemment, visiblement, on l'a vu sur Internet avec l'histoire du shabbat, peuvent circuler sans même avoir d'attestation », y affirme, entre autres, Alain Soral en référence aux attestations de déplacement dérogatoires pendant le confinement et à l'adolescente juive allemande morte à Auschwitz et célèbre pour son Journal.

POURSUITES EN SUISSE ?

Plus loin, le polémiste, condamné en France pour incitation à la haine raciale et négation de la Shoah, se veut plus concret. « Je vais quand même citer les gens aujourd'hui qui ont en charge la médecine d'État, hein, nous avons donc Lévy, Buzyn, Hirsch, Guedj, Deray, Jacob, Salomon, enfin, je veux dire, c'est la liste de Schindler, hein, et eux, visiblement, sont tous des agents de ce qu'on appelle Big Pharma, c'est-à-dire le lobby pharmaco-chimique, en plus d'être des agents du nouvel ordre mondial, déclare-t-il. Leur but est quand même double : faire du pognon sur le dos du peuple français, soumettre le peuple français voire même l'affaiblir par le nombre de morts. »

Le 11 juin, la CICAD signale au procureur général du canton de Vaud une nouvelle vidéo, « réalisée le 24 avril, selon toute vraisemblance à Lausanne puisqu’Alain Soral y est désormais domicilié », note-t-elle. Le polémiste y multiplie les allusions à des personnalités juives ou supposées telles, regroupées dans ce qu’il nommait déjà « liste de Schindler » en mars. Enfin, il y a un peu moins d’an an, le 30 novembre, Philippe Grumbach attirait l’attention du procureur général vaudois sur une vidéo d’Alain Soral datée du 30 octobre et comprenant un chapitre intitulé « La fin du siècle juif ». On pouvait y entendre ceci : « Il y a deux voies pour le judaïsme aujourd'hui, qui sont des voies d’ailleurs totalement incompatibles : il y a l'assimilation qui est en fait la marche vers la domination par la dissimulation qu'incarne d’ailleurs assez bien Zemmour aujourd'hui (…) et puis il y a la séparation, qui est quand même beaucoup plus fondamentalement la notion du mur, la notion d'impureté et qui finalement ramène au ghetto. »

Dans chacun de ces courriers, l’avocat de la CICAD estimait que les propos d'Alain Soral tombaient sous le coup de la législation antiraciste en vigueur en Suisse. Le ministère public du canton de Vaud a vu les choses différemment en refusant d’entrer en matière sur les trois

« dénonciations » – et non plaintes – de la CICAD. En droit suisse, en effet, nul ne peut se porter partie civile s’il n’est pas nommément visé.

HOMOPHOBIE

Dans un courrier daté du 16 avril 2002, le parquet vaudois arguait qu’il n’était pas démontré que les enregistrements incriminés aient été mis en ligne depuis le domicile lausannois d’Alain Soral. Ensuite, et tout en convenant que lesdits enregistrements étaient manifestement destinés à un public francophone, il était d’avis que ces diatribes s'adressaient spécifiquement et prioritairement à des personnes vivant en France. En conséquence, il concluait à l’absence d’un for juridique – l'application du droit en fonction du lieu où la justice a été saisie – en Suisse. Au grand dam de la CICAD pour qui le domicile de Soral, en l’espèce, est déterminant.

L’ouverture d’une enquête pénale pour propos homophobes change la donne. Alain Soral n’est désormais plus tranquille à Lausanne. L’a-t-il jamais été ? La municipalité lausannoise avait sursauté à l’annonce de sa jamais été ? La municipalité lausannoise avait sursauté à l’annonce de sa venue. « Nous n’avons pas caché le fait que nous avons signalé certaines prises de parole de M. Soral à la justice », indique à Marianne, en termes choisis Pierre-Antoine Hildbrand, l’adjoint à la Sécurité et à l’Économie du chef-lieu vaudois, également en charge depuis peu des questions LGBT. « Dès que M. Soral s’est installé à Lausanne, Mme Béatrice Métraux [ministre cantonale vaudoise de l’Environnement et de la Sécurité] et moi-même avons écrit à la CICAD, avec copie au procureur général du canton de Vaud, pour l’assurer que nous veillerions à ce que notre ville ne devienne pas un lieu de propagation de propos haineux », ajoute Pierre-Antoine Hildbrand.

PROVOCATIONS

Outre des vidéos aux relents antisémites, Alain Soral, depuis qu’il réside à Lausanne, dans le quartier de la synagogue – cela ne s’invente pas – s’est fait l’auteur de provocations, photos à l’appui. Le journaliste-enquêteur Dominique Botti, de 24 heures, les a recensées dans un article. Sur l’une, Alain Soral fait le geste de la quenelle – ce salut popularisé par Dieudonné – devant un bateau de tourisme de la CGN, la Compagnie générale de navigation, sur le lac Léman. Une autre le montre posant « devant l’immeuble lausannois où était domicilié le jeune Benito Mussolini au début du XXe siècle ». « D’autres sont passés par là avant moi ! » commente-t-il. Sur un troisième cliché, il exhibe une croix gammée dans une cuisine. Sur un quatrième, il prend une allure efféminée pour se moquer des homosexuels.

Également avocat de Dieudonné, maître Pascal Junod défend les intérêts d’Alain Soral. Il ne souhaite pas s’exprimer sur les faits reprochés à son client dans la plainte pour homophobie, mais estime au passage qu’on lui fait un « procès politique » et que la « pression médiatique est forte ». En France, le défenseur d’Alain Soral se nomme Damien Viguier, établi à Ferney-Voltaire, à la frontière suisse. La justice française l’a condamné à 5 000 euros d’amende pour complicité de négationnisme. Il n’a pas souhaité répondre à nos questions. Pas plus, visiblement, qu’Alain Soral lui-même, contacté via son site web.

Le binational Alain Soral pensait peut-être vivre des jours tranquilles en Suisse, cette patrie qu’il juge « bienveillante ». Ironie de l'histoire, le 3 septembre, dans la même vidéo que celle où il s’en prend à la journaliste e La Tribune de Genève, il regrettait qu’y soit importée la culture du conflit régnant en France, se définissant lui-même en homme de paix, en anti-Zemmour, son rival de toujours sur le créneau de la nation et du féminisme.

 

Source : Marianne, 2 novembre 2021