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Dieudonné sera jugé en Suisse pour des propos négationnistes


Lundi 25 janvier 2021 - 12:20

Dieudonné n’a pas le droit de nier les chambres à gaz. La justice genevoise vient de renvoyer en procès l’humoriste, déjà condamné en France, pour des propos tenus en public en 2019.

Dieudonné M’Bala M’Bala pensait être intouchable en Suisse. Il assurait, en février 2020, que la justice genevoise allait «classer» la plainte déposée contre lui pour négationnisme et antisémitisme. Le Français affirmait que notre pays comprenait son humour: «Il y a un espace de liberté d’expression qui est supérieur à la France», où il a déjà été condamné. Le premier procureur genevois Stéphane Grodecki, chargé du dossier, ne partage pas cet avis. Il vient de renvoyer le comédien devant un Tribunal de police pour discrimination raciale, injure et diffamation.

L’acte d’accusation, daté du 22 décembre, est sans équivoque. Il se penche sur le spectacle «En vérité» que Dieudonné a joué à Nyon et à Genève l’an dernier. Les potentiels dérapages racistes de l’artiste sur les bords du Léman avaient suscité la polémique en amont. La Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad) s’était publiquement engagée à assister aux représentations pour dénoncer toute provocation. Ce sont la Cicad et son secrétaire général, Johanne Gurfinkiel, qui ont déposé une plainte.

Négation de la Shoah

Ce qui s’est passé sur scène ne fait pas rire le procureur. Il écrit: «À un moment donné, alors quil (ndlr: Dieudonné) joue un personnage qui se croit condamné dans un avion en perdition, il déclare en public que «les chambres à gaz nont jamais existé». Le magistrat dénonce le lien tacite que l’humoriste fait avec les camps de la mort créés par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale pour exterminer le peuple juif. C’est parce qu’il a nié un crime de guerre établi et a visé une communauté que Dieudonné se serait rendu coupable de discrimination raciale.

Dieudonné s’en serait également pris à la Cicad, qui dénonçait sa position. «La Cicad, les associations juives ah bon ils ne maiment pas ces gens-là, encore aujourdhui? Ah jai un procès demain? La Cicad me fait un procès? Il faut leur dire daller se faire enculer (sic) à la Cicad!» a-t-il ajouté lors du spectacle donné à Genève. Fin 2019 sur les réseaux sociaux, il se serait encore attaqué personnellement au secrétaire général de l’organisation. C’est pour cela que l’humoriste est accusé d’injure et diffamation.

Dieudonné se défend

Le procès aura lieu en 2021. La liberté d’expression sera au centre des débats. Pascal Junod, avocat de Dieudonné, n’a pas répondu à nos questions. La «Tribune de Genève» a déjà rapporté son point de vue dans cette affaire. Il dit que ses propos ont été sortis de leur contexte, qu’il a le droit de les dire. Il ne s’agit que d’un spectacle d’humour. Lui ne fait que jouer le rôle d’un clown qui récite une œuvre qu’il n’a pas écrite.

Philippe Grumbach, avocat de la Cicad, défend aussi la liberté d’expression. Mais il précise qu’elle est limitée par le Code pénal. Tout ne peut pas être dit: les propos qui incitent à la haine, à la discrimination raciale sont interdits. Le magistrat Grodecki souligne cette limite à la liberté d’expression en rappelant la jurisprudence d’un arrêt de la Cour européenne des droits l’homme qui condamne d’autres dérapages de Dieudonné. «L’antisémitisme n’est pas une opinion. C’est un délit, souligne Me Grumbach. Et le négationnisme est une forme d’antisémitisme. Doù limportance de l’acte d’accusation genevois.»

Après la France et la Belgique, c’est donc au tour du Canton de Genève de sévir. Philippe Grumbach et la Cicad s’en réjouissent. Ils espèrent que d’autres Cantons vont suivre. Et notamment la justice vaudoise contre Alain Soral. L’essayiste français, un proche de Dieudonné, domicilié à Lausanne depuis début 2020, a publié cette année des propos jugés antisémites et pronazis sur les réseaux sociaux. «Nous avons dénoncé le cas», commente Me Grumbach. La Ville de Lausanne a suivi, demandant au Ministère public l’ouverture d’une enquête. La décision se fait encore attendre. «Nous regrettons que la justice vaudoise soit réticente à poursuivre Alain Soral», conclut l’avocat de la Cicad.

 

Source : Tribune de Genève, 26 décembre 2020