Discours prononcé par M. Victor Gani, Vice-président de la CICAD, lors de la 16ème Journée de commémoration du Génocide des Tutsis au Rwanda | CICAD
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Discours prononcé par M. Victor Gani, Vice-président de la CICAD, lors de la 16ème Journée de commémoration du Génocide des Tutsis au Rwanda


9 Avril 2010

Discours prononcé par Victor Gani, Vice-président de la CICAD, à Onex le 10 avril 2010:

«Monsieur le Président,
Excellence
Mesdames Messieurs,
Chers amis,

C’est un honneur de pouvoir partager avec vous cette 16ème journée de commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994.

Elie Wiesel nous rappelait encore, lors de la cérémonie de Yom Hashoah à Genève le 20 avril 2009, que l’homme n'a pas beaucoup appris de ses errements passés. Je le cite:"Le monde apprendra-t-il jamais ? Est-ce qu’il apprendra finalement, ce que cela signifie de permettre à des hommes d’anéantir d’autres hommes, sans raison ? Moi, je pense que l’homme, que le monde n’a pas appris. Si le monde avait appris, il n’y aurait pas eu le Cambodge, il n’y aurait pas eu la Bosnie, il n’y aurait pas eu le Rwanda, il n’y aurait pas eu le Darfour, il n’y aurait pas eu de racisme, pas d’antisémitisme".

Vous et nous savons que le travail de mémoire ne peut laisser de place au relâchement, au découragement. Il est un combat de chaque instant en souvenir de ceux qui disparurent dans d’affreuses souffrances.

Nous n’avons pas oublié nos millions de victimes lâchement assassinés parce qu’elles étaient juives. Soyez convaincus de notre parfaite et totale solidarité dans le combat que vous menez pour rappeler l’atrocité vécue par ceux qui périrent lors du génocide au Rwanda. Nous partageons un combat commun en faveur de la mémoire de toutes les victimes. Ne l’oublions pas.

Le 27 janvier 2010, à l’occasion de la Journée Internationale dédiée à la mémoire de l'Holocauste et à la prévention des crimes contre l'Humanité, nous avions eu le grand plaisir d’avoir à nos cotés M. Michel Gabuka, président d’IBUKA et M. Pierre Karemera. Nous avons été particulièrement sensibles à votre présence qui témoignait de cette solidarité de cœur, ô combien nécessaire pour lutter contre l’oubli, pour lutter contre les falsificateurs de l’Histoire, pour lutter contre ceux qui voudraient nous enfermer dans une concurrence victimaire et nous renvoyer ainsi dos à dos.

Contre l’oubli car nous le devons à ceux qui périrent et à ceux qui survécurent. "Nous, les rescapés, nous les témoins, n'avions survécu que pour être rendus au silence" nous rappelle Simone Weil dans son célèbre discours prononcé il y a six ans à Berlin devant leBundestag, qui au nom des rescapés relevait que le long et difficile travail de mémoire est nécessaire pour arracher à l'indifférence ces témoins de l'indicible.

Vouer notre action au seul et unique d’objectif de commémorer serait insuffisant. Au nom de ce que nous savons, au nom de l’horreur vécue, nous nous devons de faire bien plus. Entretenir cette mémoire; la transmettre.
C’est aussi la noble tâche à laquelle s’affaire jour après jour IBUKA.

Monsieur le Président, il est donc encore et toujours nécessaire, d’enseigner les pages les plus terribles de l’histoire.

Le travail accompli par IBUKA dans ce domaine est plus que jamais d’actualité et nous saluons votre engagement car nous savons la ténacité qu’il faut pour être entendu, nous savons combien la lutte contre l’oubli est nécessaire pour mieux prendre conscience d’un passé douloureux, assurer cette nécessaire vigilance tout en gardant à l'esprit l’indispensable effort d'éducation de tous et des jeunes en particulier.

Chacun est témoin de l’histoire, et chacun porte la responsabilité de la transmettre aux nouvelles générations qui apprennent également grâce aux rescapés à transmettre l’histoire des génocides.

Il s'agit de combattre l’ignorance et surtout l'indifférence, par tous les moyens: films, livres, conférences et de redonner ainsi aux faits, aux chiffres et surtout aux victimes la dimension humaine que les bourreaux ont tenté de leur ôter.
Ces mêmes bourreaux et leurs disciples ne cessent de vouloir inventer une nouvelle Histoire. Plus de 60 ans après la Shoah, 16 ans après le génocide des Tutsis au Rwanda, le négationnisme reste d’actualité.

La souffrance occasionnée par un génocide est ainsi le plus souvent prolongée par les folles tentatives de certains de nier les faits, connus de tous, de nier l’horreur, en essayant de transformer les victimes en coupables.

Nul doute qu’en agissant de façon aussi monstrueuse, en massacrant leurs semblables, les responsables et les coupables anéantissent une grande part de leur propre humanité. Ils cherchent ensuite dans les discours honteux du négationnisme une porte de sortie en niant l’horreur des actes qu’ils ont commis.

C’est donc en œuvrant pour que justice soit faite comme le rappelle le thème de cette journée, et en honorant la mémoire des victimes qui périrent en raison de l’idéologie de quelques fous suivis par des hordes de collaborateurs actifs et de citoyens passifs, indifférents au sort de l’Autre que nous empêcherons l’histoire d’être oubliée ou déformée et donc de se répéter.

Il faut parler haut et fort pour faire entendre la voix de la vérité pour qu’elle porte plus loin que le brouhaha d’internet, ce média formidable pourtant trop souvent détourné, instrumentalisé comme le dit si simplement l’historien Georges Bensoussan "avec internet on peut écrire tout et n’importe quoi, c’est sur internet que se préparent les discours génocidaires".

En cette journée particulière, nous témoignons notre respect aux survivants et à ceux qui se levèrent pour combattre avec courage en dépit du danger, à ceux qui prennent la parole pour témoigner auprès des jeunes et à travers le monde pour que la vérité soit entendue partout et tout particulièrement dans le cadre du Tribunal Pénal International pour le Rwanda ou dans les Gatchatcha pour que justice soit enfin faite.

Les processus pour la justice sont parfois très long, certains responsables de l’Holocauste, qui a eu lieu il ya 65 ans, ne sont passés que très récemment devant les tribunaux, certains jugements attendent toujours d’être rendus comme le souligne l’actualité et certains coupables ne seront malheureusement jamais jugés. C’est pourquoi nous tenons à adresser nos encouragements à Ibuka et à toutes celles et ceux qui contribuent à une démarche de reconnaissance de ces crimes innommables et à un juste châtiment de leurs auteurs.

Loin des débats sordides et interminables sur la comparabilité des crimes et des souffrances et de la mise en opposition des victimes, nous sommes alliés contre l’oubli.

Ne l’oubliez pas, chers amis, il n’existe de génocide dont la valeur pourrait être supérieure à l’autre. Personne ne peut revendiquer l’apanage de la souffrance. "Une tragédie n’exclut pas l’autre" comme nous le rappelait Calixthe BEYALA.

Nous sommes unis pour construire une histoire commune à toute l’humanité, un patrimoine de valeurs qui permettent non pas d'oublier, mais de croire à nouveau en la dignité de chaque être, quelle que soit son origine, sa religion ou son mode de penser.

Cette journée est une opportunité d’affirmer avec détermination notre engagement contre tout courant et concept qui nous entraînerait sur une voie funeste. Une journée pour parler, exprimer l’indicible, raconter, expliquer… pour survivre, empêcher l’oubli, pour secouer, sensibiliser… et finalement avancer vers un avenir meilleur parce que débarassé de cette monstruosité, cette autodestruction qu'est le génocide.

Comme le rappelait Albert GAKUMBA, Président d’IBUKA Belgique le 27 mars 2009: "les commémorations des génocides et crimes contre l’humanité par les organisations nationales ou internationales ou par les Etats ne suffisent pas à exorciser le mal criminel ou génocidaire. Encore faut-il les accompagner de mesures juridiques, politiques, d’instruments de prévention et de sanction ou de répression ainsi que d’instruments pédagogiques et de soutien de la résilience des survivants. Sans cela, la récidive est possible et même prévisible. C’est donc un impératif de cultiver une vigilance de tous les instants."

Pour conclure, j’emprunterai les mots d’Otto Klein, rescapé du camp d’Auschwitz: "pardonner oui car notre bible nous enseigne à pardonner, oublier: jamais"

Merci

Source: CICAD - samedi 10 avril 2010