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Interview. Antisémitisme: «Chacun est responsable de son réseau»


Le conspirationnisme teinté d’antisémitisme touche aussi la Suisse. Secrétaire général de la Cicad, Johanne Gurfinkiel explique que faire.

L’injonction à la vaccination est jugée autoritaire par certaines personnes qui comparent ses auteurs aux nazis, s’estimant persécutées et mises au ban de la société comme les juifs durant la Seconde Guerre mondiale. La semaine passée, sur Facebook, un ex-candidat au Grand Conseil publiait sur la page du Mouvement écologique du Grand Genève une vue de l’entrée d’un camp de concentration avec la mention «le pass sanitaire rend libre». Simple bêtise ou antisémitisme? L’avis de Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad).

 

Sur les réseaux sociaux, des antivax se présentant comme persécutés et se comparent aux juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Le mouvement fleurit en France. S’étend-il aussi en Suisse romande?

 

Bien sûr. On n’a pas constaté en Suisse des manifestations aussi importantes et claires qu’en France, mais elles existent. Nous avons reçu des appels et messages venant de Lausanne ou de Genève provenant de personnes outrées qui signalaient avoir vu des étoiles jaunes estampillées antivax. Que dire de ces images de Mauro Poggia et d’Alain Berset habillés en uniforme nazi que nous avions découvertes l’automne dernier? En ce qui concerne le post Facebook que vous mentionnez, il a déclenché des réactions d’élus dénonçant l’utilisation de ces symboles de la Shoah. Des actions à saluer et nécessaires. Qu’ils soient employés dans un contexte de lutte contre la vaccination et pas forcément par antisémitisme n’excuse rien.

 

Pourquoi ces comparaisons sont-elles problématiques?

 

Le premier problème est lié à la banalisation du génocide. La plupart des gens souhaitent simplement choquer, interpeller, avec des symboles de la Shoah transformés en objets marketing vendeurs et fédérateurs. Mais ils jouent avec un symbole. Pour les survivants et leur famille, cette banalisation est insoutenable. Elle outrage. «Je sais, moi, ce que veut dire porter l’étoile jaune», disait l’autre jour un ancien déporté. Pour lui, elle est synonyme d’extermination.

 

Comment séparer ce qui relève de l’antisémitisme et ce qui relève de la bêtise?

 

C’est compliqué, car les deux dimensions coexistent, mais l’intention est différente. Pour les antisémites, le positionnement antivaccin est l’occasion de sentir un vent de totale liberté discriminatoire et de faire un pied de nez aux juifs, d’exprimer en toute impunité leur négationnisme. Pour d’autres, c’est une manière de choquer et de tenter de mobiliser.

 

Si je résume, on a d’un côté les tenants du point Godwin: tu m’interdis, tu es nazi, je suis juif. Et de l’autre des antisémites qui se déguisent en juifs… Ce n’est pas pareil, mais le résultat est le même…

 

Exactement. Il y a une convergence. Mais elle déclenche heureusement de fortes réactions. Car il faut lutter contre ces manifestations, ne pas les laisser passer. La lutte passe par les écoles, par exemple par l’éducation. Le nécessaire rappel des faits sur la Shoah afin de permettre aux élèves, notamment, d’intégrer le concept génocidaire et l’industrialisation de la mort. En le comprenant, on comprend aussi pourquoi on ne joue pas avec les symboles du génocide. Le temps passant, nous voyons de plus en plus de jeunes utiliser ces symboles comme de simples émoticones sur leurs téléphones portables. On l’a vu récemment à Neuchâtel, à Genève parmi des étudiants. C’est important de réagir, et c’est la mission d’une école qui éduque ses futurs citoyens.

 

Comment agir?

 

Pour les jeunes, la pédagogie et la sensibilisation aux réseaux sociaux, à l’histoire, à l’information sont la bonne solution. En ce qui concerne les adultes, notamment sur les réseaux sociaux, il appartient à chacun de réagir en toute conscience et de recadrer systématiquement les dérapages de ses contacts. Chacun est responsable de son réseau et la liberté d’expression ou de réaction n’appartient pas aux extrémistes. En ne faisant rien, on court le risque de laisser quelques inconscients ou activistes nauséabonds entraîner avec eux beaucoup de naïfs et d’ignorants parfois plus perméables à ces idées. Enfin, il reste les convaincus, les fondamentalistes de l’antisémitisme, contre lesquels un besoin de sanction et d’exclusion s’impose. Mais souvent la justice ne peut pas agir ou traîne à réagir, alors il faut au moins que les citoyens sachent. C’est là l’une de nos missions: informer, communiquer. Ce n’est pas toujours évident. Prenons l’exemple d’un vice-syndic d’une commune fribourgeoise qui a écrit un commentaire outrageant sous un communiqué de la Cicad. Malheureusement, le syndic en place n’a pas voulu s’en désolidariser, ni même s’exprimer. Une attitude déplorable!

Ou encore le cas de l’enseignante Chloé Frammery. Dans son cas, nous nous sommes contentés de compiler d’inacceptables déclarations publiques et de les transmettre aux autorités, c’est là aussi notre mission.

 

Source : Tribune de Genève, 23 juillet 2021