Kafka chez les nazis | CICAD
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Kafka chez les nazis


16 Décembre 2019

Comment fuir l'Allemagne de 1938 quand on est juif ? Réponse dans ce récit inédit de Boschwitz. Un chef-d'œuvre écrit dès 1939 par un auteur de 23 ans.

Joseph K prend désormais des trains au lieu du chemin du tribunal. Ici, le personnage s'appelle Otto Silbermann. Difficile avec un tel nom, en Allemagne, au lendemain de la Nuit de Cristal (novembre 1938), de passer inaperçu. Alors qu'il négociait en toute hâte la vente de sa maison, on vient l'arrêter. S'échappant par une porte dérobée, Silbermann entame une odyssée ferroviaire. Berlin-Hambourg-Dortmund-Aix-la-Chapelle-la frontière belge-Berlin-Dresde-Berlin : le Reich, qui a fermé ses frontières pour les Juifs, n'est plus qu'un vaste piège. L'araignée nazie a tissé sa toile silencieuse. Toutes les voies mènent à une impasse et le nœud coulant se resserre autour d'un paria qui se débat avec, pour tout viatique, 40 000 marks dans une serviette. Nouveau juif errant, il échoue dans un café, un restaurant, un hôtel, d'où il repart bientôt, fantôme qui fuit les aryens, dénonciateurs potentiels, comme les siens, pestiférés à éviter. Tout ce qui était simple se complique, la moindre certitude vacille, la vie facile devient impossible. Dans les couloirs de train ou les bureaux, Silbermann croise d'autres silhouettes, des juifs plus pauvres que lui également en cavale, son associé, aryen, qui en profite pour le voler, des citoyens dont il ne sait que penser et qui ne soupçonnent pas son drame.

Il faut dire qu'il ne fait pas juif. Mais au fait, c'est quoi, avoir l'air juif ? « Avoir l'air anxieux, alarmé. » Or, le voilà de plus en plus angoissé. « Les Juifs déclarent la guerre à l'Allemagne », lit-il en gros titres sur un journal. « Que ce soit la guerre, j'en suis bien conscient, se dit-il, mais que ce soit moi qui l'ait déclarée, ça, je l'ignorais. » Lui, il a fait la Première Guerre mondiale. « Mais nous étions nombreux dans les deux camps. Aujourd'hui, il n'y a que moi et je dois mener ma guerre tout seul. » Il se bat donc, plein d'humour grinçant – « au moins, je découvre l'Allemagne », « j'aurais dû prendre un abonnement » – ou de désespoir – « quoi qu'on fasse, on attire toujours les soupçons ». Il y a bien des sursauts, des parenthèses réconfortantes, mais au fil des échecs, au gré des trahisons d'amis qui soudain l'ignorent, cet Ulysse en déroute en vient à perdre courage et humanité. Une haine grinçante de ses coreligionnaires finit même par le gagner. « Parce que tout ça, c'est à cause d'eux. Qu'ai-je de commun avec eux ? » Le suicide le tente. La folie le menace, celle de l'animal qui tourne dans sa cage. Un boléro tragique mené de main de maître.

Chef-d'œuvre oublié

 

Ce livre tombé du ciel a pour titre Le Voyageur. Joli euphémisme. Il pourrait s'appeler « Le Fugitif ». Ou « La Mort aux trousses ». Ou « L'Ennemi invisible ». Un ennemi qui, insensiblement, dépouille un homme de tout ce qu'il a et de tout ce qu'il est. « Que reste-t-il de moi ? » se demande-t-il. « Que veulent-ils de moi ? » On le sait bien et pourtant on dévore le cœur battant cette fuite haletante, en priant pour Silbermann.

À qui doit-on ce chef-d'œuvre oublié ? À un jeune homme de 23 ans, juif, Ulrich Boschwitz, qui les rédigea dans l'urgence à Paris, en un mois, après la Nuit de Cristal et avoir fui l'Allemagne dès 1935. Cette urgence contamine un texte très littéraire, à la fois drôle et désespéré, qui tient aussi, paradoxalement, du reportage : on a l'impression d'y être, sentiment si rare, si précieux, en littérature. Sidérante précocité d'un auteur, capable dès 1938 de restituer ainsi, de l'étranger, la décomposition progressive d'un individu pris dans les rouages d'une machine infernale. Le Voyageur parut dans de grandes maisons d'édition à Londres et New York en 1939, jamais en allemand ni en français. Il ne fut retrouvé qu'à la fin 2015 aux archives de la littérature d'exil à la Bibliothèque nationale de Francfort par l'éditeur Peter Graf, qui en révisa le manuscrit que l'auteur voulait encore corriger. Il n'en avait pas eu le temps. Parti à Londres avant 1940, Boschwitz eut le triste privilège d'être interné comme Allemand par les Anglais dans un camp australien. L'Histoire, qui n'en avait pas fini avec lui, n'allait pas lâcher cet espoir de la littérature mondiale. Alors qu'il venait d'être libéré en 1942, contre la promesse de s'engager avec les Alliés, son navire, anglais, fut torpillé par un sous-marin allemand près des Açores. Comme son héros, il n'avait pas échappé aux tentacules de la pieuvre nazie.

 

Source : Le Point, 15 décembre 2019