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Keith Thomas : « Le véritable démon, c'est l'antisémitisme »


Dave Davis, acteur principal habite dans << The Vigil >>.<br />

Dave Davis, acteur principal habité dans « The Vigil ». © Wild Bunch

Le réalisateur de « The Vigil », bijou horrifique situé dans la communauté hassidique de Brooklyn, évoque des sources très personnelles.

Avec The Vigil, œuvre authentiquement terrifiante, le réalisateur-scénariste américain Keith Thomas cogne très fort. Il raconte la descente aux enfers d'un jeune New-Yorkais qui, après avoir quitté la communauté juive orthodoxe, accepte à contrecœur d'assurer la veillée funèbre d'un vieillard. Naturellement, rien ne va se passer comme prévu et Keith Thomas cisèle un huis clos dans une maison exiguë où se répondent terreur physique et une peur plus existentielle, avec des références à la Shoah et à l'antisémitisme. Audacieux et intense, ce diamant noir est sans aucun doute le film d'épouvante de l'été. Lors du festival de Gérardmer où le film a fait l'effet d'une bombe à fragmentation, Keith Thomas, un vrai fan d'horreur, nous a confié entre deux éclats d'un rire tonitruant ses galères pour financer ce film très personnel, son tournage-guérilla en 18 jours et avoué un douloureux secret au cœur du film. Rencontre avec un cinéaste pas vraiment orthodoxe…

Quel est votre parcours ?

Keith Thomas : J'habite à Denver mais ma famille vient de New York. Mes parents étaient des hippies et, dans les années 1970, ils se sont installés dans les montagnes. J'ai grandi à Denver, puis je suis allé à la fac à New York, avant de revenir à Denver. J'ai découvert Lovecraft à l'âge de dix ans, puis Stephen King, j'adorais et j'adore toujours l'horreur. Enfant, j'étais fasciné par le macabre, le fantastique. Ma mère aimait la science-fiction et elle avait un sens de l'humour très noir. Mon amour pour le genre vient peut-être de là… Comme mes parents écoutaient les Beatles ou Janis Joplin à la maison, j'ai dû me rebeller et j'ai écouté de la musique gothique, industrielle. Cela marchait plutôt bien avec le cinéma d'horreur…

Votre parcours professionnel est lui aussi plutôt atypique.

J'ai 44 ans, ce qui est plutôt âgé pour réaliser son premier film j'en conviens, mais j'ai bossé dans la recherche médicale pendant dix ans, notamment sur l'asthme. J'ai ensuite travaillé aux urgences et, en même temps, j'écrivais des critiques de films, puis des nouvelles et, enfin, des romans. Un de mes romans est tombé dans les mains de l'équipe de Guillermo Del Toro. Ils m'ont demandé d'écrire un scénario, ce que je n'avais jamais fait auparavant. Et j'écris maintenant des scénarios depuis huit ans. J'en ai vendu plusieurs, mais aucun n'a été tourné, ce qui est assez typique à Hollywood. Mais quand je bossais sur mes scénarios, je savais que je ferais des films d'horreur. Cela m'a simplement pris pas mal de temps pour y arriver…

J'ai voulu faire une version juive de L'Exorciste

The Vigil se déroule au sein de la communauté hassidique, à Brooklyn, où un homme, écrasé par un traumatisme, doit veiller un mort toute une nuit. Pourquoi le choix de cette communauté très fermée ?

Ma mère est juive et elle est issue d'une grande famille juive new-yorkaise. J'ai des cousins dans la communauté hassidique et cela m'a toujours fasciné. Je savais que mon premier film devait être personnel. Je me suis dit que j'avais vu très peu de films d'horreur au concept basé sur la religion juive. Il y a quelques films avec des personnages de rabbin, ce film d'horreur polonais, Demon, les films sur le Golem… J'ai pensé que j'allais réaliser une version juive de L'Exorciste, une œuvre que j'admire. Je savais que le public comprendrait instinctivement les rituels, les prières, les textes en hébreu, avec cette histoire de Shomer qui veille le cadavre toute la nuit. Il n'y a pas d'enfer et peu de démons dans la religion juive, mais j'ai trouvé dans des études talmudiques un démon destructeur qui erre dans les maisons abandonnées, le Mazik. J'ai inventé son look, sa tête, car c'est une créature invisible dans les textes rabbiniques.

Pourtant, la séquence la plus forte de The Vigil est un flash-back, une scène d'agression antisémite ultraréaliste d'un enfant.

Vous savez, j'ai été témoin d'une agression antisémite à New York, j'ai vu un gamin orthodoxe attaqué dans la rue. C'était affreux et je n'ai pas réagi. J'aurais pu réagir, j'aurais dû réagir, mais je ne l'ai pas fait. The Vigil est un film très personnel sur la douleur, la culpabilité, c'est un voyage intérieur. Le véritable démon, c'est l'antisémitisme.

Comment avez-vous réussi à vous faire financer ?

J'ai réalisé un court-métrage, que j'ai produit, et je me suis dit que je pouvais passer au long. Je voulais tourner The Vigil pour 400 000 dollars à Denver et le financer moi-même. Mon agent m'a conseillé de rencontrer des producteurs à Los Angeles, Raphael Margules et JD Lifschitz, des juifs orthodoxes qui m'ont assuré qu'eux seuls pouvaient produire mon film. Ils m'ont conseillé de tourner à New York, dans la communauté hassidique. À l'arrivée, le film coûte moins d'un million de dollars. Nous l'avons tourné en dix-huit jours. Dix-huit longues journées et dix-huit très longues nuits. J'ai perdu dix kilos. Avec trois semaines de préproduction et une post-production de six moins, notamment pour les effets sonores, car les effets spéciaux étaient réalisés directement sur le plateau, comme le corps sous les draps ou la fin.

© Wild Bunch

Mon but était de foutre les putain de jetons au public

Vous avez aimé mettre en scène ?

J'ai adoré ! Je me suis senti enfin à ma place après toutes ces années. Les trois semaines de préparation avec mon directeur de la photo ont été essentielles. Pour le look, j'ai recommandé à Zach Kupersein, le chef opérateur de The Climb, de visionner L'Échelle de Jacob, Angel Heart et Possession de Zulawski. J'ai entièrement story-boardé le film, puis je me suis photographié dans tous les décors, à la place de l'acteur principal, et donc j'ai visualisé le film dans son intégralité avant même de le tourner. Je savais exactement où serait la caméra, quelle focale j'utiliserais… Je ne pouvais pas avoir un steadycam pendant dix-huit jours, car c'était trop cher, on a donc installé beaucoup de rails de travelling… Au bout de trois jours, j'ai eu un déclic et je pouvais répondre à toutes les questions de l'équipe, même quand la décoratrice me demandait comment seraient les fourchettes dans un tiroir que l'on n'ouvrirait jamais…

Un mot sur Dave Davis, votre acteur principal ?

J'ai eu de la chance avec mes acteurs. Il y a trois lieux dans le film : Brooklyn, la maison et le visage de Dave, qui jouait dans True Detective. Je me suis battu pour l'avoir et je l'ai poussé à se dépasser. Il a passé deux semaines au sein de cette communauté avant le tournage, histoire de mieux les comprendre. Il a appris tous les dialogues en yiddish, toutes les prières et le projet a même réveillé son judaïsme.

Votre film a été racheté par Jason Blum, le patron de la célèbre firme Blumhouse. Le début de la gloire ?

Après le festival de Toronto, l'équipe de Jason Blum a vu le film. Ils en sont tombés amoureux et ont acheté les droits. Et je dois continuer à travailler avec Jason Blum sur une nouvelle adaptation de Charlie (Firestarter), d'après Stephen King. J'adore Jason Blum, il a révolutionné le game du film d'horreur avec un marketing supérieurement intelligent. Jason croit réellement aux metteurs en scène et s'il leur donne peu d'argent, il leur laisse beaucoup de liberté et le final cut. Il prend de gros risques et ramasse parfois de gros gains. Je l'aime beaucoup.

Vous allez donc continuer dans l'horreur ?

Avec The Vigil, mon but était de vraiment de foutre les putain de jetons au public. J'aime la sensation de la peur, frissonner en tournant les pages d'un livre ou au cinéma. Je crois que je ne veux faire que des films d'horreur, c'est vraiment ce que j'aime. Je veux effrayer le public, afin qu'il surmonte sa peur, comme mon personnage principal, et qu'il en sorte plus fort.

Propos recueillis au festival du film fantastique de Gérardmer, en janvier 2020.

« The Vigil » de Keith Thomas avec Dave Davis, Lynn Cohen (1H29). Sortie en salle le 29 juillet 2020.

Source : Le Point POP