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La résistante « Manou » Kellerer a rejoint les siens


Passeuse de messages dans un réseau franco-belge, arrêtée à Niort et rescapée des camps, cette jeune Française s’était installée à Lausanne au sortir de la guerre.
Encore une page de l’histoire du XXe siècle qui se tourne. La résistante «Manou» Kellerer – de son vrai nom Germaine, mais qui portait toujours son nom de guerre – est décédée le 21 novembre dernier à Lausanne, où elle avait refait sa vie au sortir des camps de la mort. Au milieu des hommages de la communauté franco-suisse, du consulat ou des anciens combattants, ses proches saluent «une force de vie et un parcours hors normes».
Le type de parcours dont on se demande comment il peut être réservé à une seule personne. Née à Niort, près de La Rochelle, dans une famille déjà marquée par la Première Guerre mondiale, elle a seulement 20 ans quand elle s’embarque dans l’aventure de la résistance en 1941 déjà, suivant plus tard le reste de la famille qui intègre le réseau «Delbo-Phénix». Un réseau tissé entre la France et la Belgique, actif dans le renseignement et l’évasion d’aviateurs alliés.
Couturière, la jeune femme faisait passer messages ou habits destinés à camoufler les clandestins, jusqu’à ce qu’un infiltré de la Gestapo fasse arrêter toute la famille, après des mois de traque en 1944. Prisons de Poitiers, puis de Fresnes, puis les camps. La famille est séparée. «On se retrouvera, on tiendra», dit alors le père.
Travail forcé sous les bombes
«Manou» passera par Neue Bremm, puis Ravensbrück et Sachsenhausen, avec son lot de travaux forcés dans les usines Heinkel, sous les coups des contremaîtres et sous la pluie des bombes alliées. La jeune femme en ramènera des traces, une blessure au fer à souder, mais aussi une grande affection pour les chants russes, raconte, émue, sa fille aujourd’hui juriste à Lausanne.
Elle s’évade à Berlin, en 1945. «En rentrant chez elle, tout était intact, poursuit sa fille Catherine Kellerer, au sortir de la cérémonie qui s’est tenue à Montoie. Il restait même le gâteau pour Pâques, qui était resté sur la table. Mais plus personne.» La mort des parents, en mars et janvier 1945 selon les archives des camps, ne sera confirmée que des années plus tard. L’un gazé. Les deux disparus, envolés.
Paradis des rescapés
La roue tourne pourtant la même année. Un programme de la Croix-Rouge et de Geneviève de Gaulle – nièce de l’homme du 18 juin et également survivante des camps – installe Manou Kellerer au Mont-sur-Lausanne, à la pension des Hortensias, actuel EMS de la Paix du Soir. Les rescapées y sont tour à tour invitées pour se refaire une santé, avec l’aval empressé du gouvernement suisse, ravi de mettre en avant son rôle humanitaire.   
Le séjour de 1945 au Mont s’avère utile. La rescapée prend 23 kilos. Tandis qu’un Lausannois d’origine alsacienne, lui-même de retour du front et des troupes de Leclerc, passe un soir rendre visite pour la galette des rois. Ils ne se quitteront plus. Le couple s’installe à Chailly, et le mari, René, reprend le salon de coiffure de son père, alors une institution en face de la gare de Lausanne.
Lutter contre le révisionnisme
Discrète, Manou Kellerer ne parlera dès lors que peu de son histoire. Dans la «Feuille d’Avis de Lausanne», quand elle est nommée officier de la Légion d’honneur en 1965, elle dira: «Il me semble que rien n’a servi à rien, on n’a rien vu, rien compris, on est prêt à retomber dans la même erreur absolue», critiquant «l’horreur des opinions, des attitudes et des sentiments qui permettent les Ravensbrück».
Une vigilance qui lui fera mener une croisade contre la révisionniste vaudoise Mariette Paschoud, enseignante suspendue en 1987. «Je vous écris au nom de toutes mes camarades et inconnus, morts en déportation […]. Puisse leur mémoire hanter les nuits de Mme Paschoud comme elle ne cesse de le faire pour beaucoup d’anciens déportés», signe-t-elle dans «L’Hebdo». «Mais ma mère n’a pas pu aller témoigner dans les écoles, enchaîne Catherine Kellerer. C’était simplement trop difficile. Elle ne nous en a parlé qu’une fois, en 1990, pour demander de retourner à Ravensbrück, dire adieu à sa mère.»
Force de caractère, Manou Kellerer a fini par rejoindre ses parents et le peuple né de l’ombre décrit par Malraux, à l’âge de 98 ans. Libre. «Elle avait ses valeurs, elles étaient hautes, et elle les a gardées jusqu’au bout», ajoute sa fille.

 

Source : 24heures, 1er décembre 2021