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"La Suisse ne sera pas le terrain de jeu de l’antisémitisme comme pourraient l’espérer certains de ses acteurs "


Entretien avec Laurent Selvi, nouveau président de la CICAD, et le secrétaire général Johanne Gurfinkiel autour des problèmes du moment et des activités de la Coordination.

Mercredi 8 décembre 2021 - 15:51
Entretien avec Laurent Selvi, nouveau président de la CICAD, et le secrétaire général Johanne Gurfinkiel autour des problèmes du moment et des activités de la Coordination.

Laurent Selvi a été élu à l'unanimité président de la Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation CICAD) lors de l'Assemblée générale ordinaire du 15 juin. Il succède à Alain Bruno Lévy lui a présidé l'institution pendant douze ans. Laurent Selvi, 57 ans, est né à Genève et travaille dans le secteur bancaire. Marié et père de cinq enfants, cet homme jovial milite à la CICAD depuis 2009. Le nouveau président et le secrétaire général Johanne Gurfinkiel, pilier depuis dix-huit ans d'une structure qui vient de recruter son huitième salarié, ont répondu à nos questions.

Revue Juive : Laurent Selvi, comment et, pourquoi êtes-vous devenu président de la CICAD?

Laurent Selvi : J'ai grandi dans une famille où l'identité juive était importante mais où la pratique religieuse était légère. Je suis Genevois, j'ai grandi à Paris, je suis revenu à Genève pour mes études après mon baccalauréat. Je peux dire que je connais bien nos communautés genevoises ; actif plus jeune au GIL, j'ai rejoint quelques années plus tard, par conviction personnelle, la CIG dont j'ai été trésorier et vice-président sous la présidence de Philippe Grumbach. C'est la rencontre avec la CICAD qui a véritablement éveillé ma fibre militante, au moment où des courants antisémites refaisant surface, à la fin des années 1990. Je suis devenu par la suite un militant actif à a la CICAD, puis membre du Comité, puis vice-président en 2015 et me voici à présent président. J'aimerais mettre ma conviction et ma force de travail au service de la CICAD pour lui permettre de se développer et de pouvoir ainsi faire face aux menaces qui grandissent. Je m'inscris bien sûr pleinement dans la continuité du travail accompli par Alain Bruno Lévy pendant douze ans qui a succédé à des présidents de grande valeur tels qu'Alain Kostenbaum et Philippe Grumbach.

Johanne Gurfinkiel, vous êtes secrétaire général de la CICAD depuis 18 ans. Que repré­sente l'accession à la présidence de Laurent Selvi dans l'évolution de l'institution ?

Johanne Gurfinkiel : Elle est la marque d'une évolution toute naturelle. Comme le disait Laurent Selvi, la CICAD a bénéficié de pré­sidents admirables et je sais, pour bien le connaître, qu'il est l'homme de la situation. On ne devient pas par hasard président de la CICAD. Il s'agit d'une vraie rencontre entre une personnalité et l'association.

Le dernier rapport sur l'antisémitisme en Suisse romande fait état d'une augmentation de + 41% des actes antisémites. Vous avez enregistré 141 « actes antisémites préoccupants » (100 en 2019). Est-ce une situation réellement préoccupante ?

Laurent Selvi : Il faut rappeler ce qu'est le rapport et à quoi il sert. Il s'agit de donner une radiographie de la situation à un moment précis. Le rapport est un baromètre qui informe des tendances permettant de nourrir une réflexion et de définir les bonnes stratégies . La croissance des actes antisémites - et nous sommes loin de les avoir tous répertoriés - est révélatrice d'un climat. Le rapport éclaire sur les origines idéologico-politiques et les vecteurs de la haine anti-juive. Le rapport démontre par exemple qu'au fil des années l'antisémitisme se répand avec de moins en moins d'inhibitions chez les complotistes et « anti-systèmes » qui ont de plus en plus pignon sur rue et utilisent de plus en plus les réseaux sociaux pour s'exprimer. On assiste à une banalisation de la parole antisémite qui va de pair avec une banalisation de la Shoah ( qui n'est pas forcément du négationnisme pur).

Vous affirmez dans le rapport que l'anti­sémitisme venant de l'extrême droite est aujourd'hui le plus préoccupant. C'est-à-dire?

Johanne Gurfinkiel: Le rapport ne dit pas exactement cela. Il relève que l'extrême droite est une source d'inquiétude car en expansion. On a vu récemment le développement de groupuscules d'obédience néofasciste ou néonazie dans certains cantons (les cantons de Genève, de Vaud, du Valais) où certains n'hésitent pas à arborer des symboles nazis. Un phénomène qui nous mobilise et s'ajoute à celui des complotistes dont nous constatons une plus grande propension à exprimer publiquement de l'antisémitisme. Il y a le Parti nationaliste suisse, le minuscule Front national de M. Bender, des très petits groupes comme Sion Radical ou Kalvingrad Patriot, etc. Ce sont en effet des groupuscules qui par choix stratégique optent plutôt pour de petites cellules. Quant à l'UDC, il serait faux de la classifier à l'extrême droite. Cela révèlerait d'une méconnaissance de la politique suisse. Le parti n'est pas exempt de critiques mais pour autant il ne peut décemment être mis sur le même pied que le PNOS par exemple. Il est clair que certains militants radicaux ont voulu voir à l'UDC un parti d'accueil.

Vous sentez-vous isolés ou globalement soutenus par les pouvoirs publics et les forces vives de la société ?

Johanne Gurfinkiel : Au fil des années, la CICAD a développé de bonnes relations avec nombre d'acteurs dans les milieux politiques ( de gauche, de droite ou du centre), médiatiques,éducatifs, culturels, économiques ou administratifs. Nous ne sommes pas complètement seuls. Les soutiens exprimés par la ville de Genève, le canton comme les cantons voisins en sont la meilleure démonstration. Autre exemple : sur les réseaux sociaux, des élus réagissent très fermement quand ils sont confrontés à des propos antisémites. Nous déployons depuis longtemps un vaste effort pédagogique, notamment à travers notre participation constructive au Salon du livre de Genève, qui porte aujourd'hui ses fruits ; de même dans les écoles.

Qu'en est-il du vieux dossier du financement public des coûts liés à la sécurisation des lieux juifs?

Laurent Selvi : Il y a, en particulier à Genève, qui accueille les plus grandes communautés de Romandie, un travail de longue haleine à conduire avec nos autorités pour trouver des solutions, en plus de l'enveloppe fédérale attribuée pour que les minorités potentiellement menacées de la Confédération puissent réaliser des aménagements architectoniques (installation de caméras, de murets, etc.). Mais l'essentiel du budget de sécurité est lié aux ressources humaines et c'est là où le bât blesse. C'est évidemment l'une des responsabilités importantes des communautés et institutions juives de pouvoir s'organiser. La CICAD se tient, comme toujours, à leur disposition pour les accompagner si elles le souhaitent.

Le « covido-scepticisme » se teinte-t-il mas­sivement d'antisémitisme ?

Johanne Gurfinkiel : Il n'y a rien de nouveau dans cette mouvance. Ceux qui y appartiennent étaient avant des « anti-système », des dieudonnistes, des négationnistes, etc. Il y a simplement un nouvel habillage. L'enseignante Chloé Frammery par exemple, égérie locale des anti-mesures sanitaires, est une dieudonniste que nous connaissions bien. Ses posts sur les réseaux digitaux ont motivé la CICAD à la dénoncer publiquement.

Êtes-vous satisfaits du procès contre Dieu­donné qui s'est déroulé à Genève début juil­let ?

Laurent Selvi : Précisons qu'il y avait trois procédures. Le nouveau code de procédure pénale suisse empêche les associations comme les nôtres de se porter partie civile lors d'un procès ( si elle n'est pas directement attaquée). Il est d'ailleurs extrêmement important pour nous d'essayer, en collaboration avec d'autres associations, de faire modifier cela. Il n'est pas bon d'être totalement dépendant du bon vouloir d'un parquet. Nous avons donc dénoncé au Ministère public les propos négationnistes tenus à l'occasion du spectacle en 2019. Dans le canton de Genève, il y a heureusement un parquet très réceptif à ce type de dénonciation qui a mené la bataille judiciaire. Deux autres procédures où la CICAD a pu être partie ont été jugées en même temps : la première concernant les insultes contre la CICAD, l'autre pour insulte et atteinte à l'honneur à l'encontre de Johanne Gurfinkiel. Nous sommes satisfaits des jugements rendus.

Dieudonné en tournée en Romandie, le Fran­co-suisse Soral qui s'installe à Lausanne, le rappeur Freeze Corleone ... On peut avoir l'impression que des antisémites français tentent de profiter du voisin helvétique ...

Johanne Gurfinldel : À un moment donné et dans certains cantons, il y a eu une tendance en effet à considérer que la Suisse pourrait devenir un nouveau lieu d'accueil pour des mouvements conspirationnistes, et cela bien avant l'installation de Soral. Certains ont pensé que la législation était ici plus souple qu'ailleurs - ce qui n'est pas entièrement faux au regard des quelques difficultés que nous pouvons rencontrer parfois - et qu'ils pourraient trouver un terreau plus favorable qu'en France. Ce n'est pas le cas : nous regardons de très près leurs activités sur le territoire suisse et nous tenons prêts à intervenir dès qu'ils violent la législation en espérant que la Justice suive. Certes Genève a démontré sa détermination mais que dire du Ministère public vaudois dans le cas Soral ? Il s'agit d'un cas de déni de justice, Au-delà de nos multiples interventions documentées pour demander une intervention de la justice.

Laurent Selvi: La Suisse est un formidable pays de liberté et de démocratie. Mais ce n'est pas un pays où l'on peut faire n'importe quoi et la CICAD y veille. La CICAD représentent les juifs de Suisse Romande, elle représente donc des citoyens suisses de confession juive et son combat est aussi celui pour l'honneur de notre pays. La Suisse ne sera pas le terrain de jeu de l'antisémitisme comme pourraient l'espérer certains de ses acteurs.

Vous n'avez-pas parlé d'une menace antisémite émanant des milieux islamistes radicaux. C'est donc qu'il n'y a pas de problème ?

Johanne Gurfinkiel : Nous ne disons pas qu'il n'y a aucun problème. C'est une réalité que rappelle chaque année le Service de Renseignement de la Confédération (SRC) dans son rapport mais force de constater que nous enregistrons peu de cas d'antisémitisme dans la sphère islamiste radicale en Suisse romande. On distingue deux acteurs très visibles en Romandie : Hani Ramadan et, à Bienne, Nicolas Blanchot qui défilait il y a quelques années avec une « étoile jaune» musulmane dans les rues.

Qu'en est-il du projet de mémorial de la Shoah qui devrait être accueilli place des nations à Genève et qui est contesté par une pétition?

Johanne Gurfinkiel : La pétition « Non à un mémorial de !'Holocauste » a été signée par quelques dizaines de personnes seulement et fort heureusement. Mais la simple existence d'une pareille pétition, une initiative de l'antisémite obsessionnel Alexandre Bender, est un signe inquiétant. Le mémorial sera inauguré dans les mois ou les années qui viennent avec l'accord bienveillant des autorités municipales et cantonales mais on ne sait pas encore quand. Au-delà de la vigilance concernant les actes antisémites et le soutien aux victimes, la CICAD est très active dans le domaine pédagogique, un domaine moins visible médiatiquement.

Laurent Selvi : La dimension pédagogique et éducative est essentielle pour nous. Notre participation au Salon du livre, le programme Deuxième Génération et les voyages à Auschwitz restent des aspects fondamentaux de notre action même si la crise sanitaire com­plique les choses.

Nous avons par ailleurs des modules de formation sur les préjugés racistes et antisémites destinés aux scolaires. À Genève, le DIP a donné son accord et nous interviendrons de façon plus importante encore dans les écoles à partir de cet automne. Cette action devrait s'intensifier dans les années qui viennent car la croissance de la demande de la part des enseignants est exponentielle. Nous venons d'engager une personne qui s'occupera de cela à plein temps. Il en va de même pour le milieu du football où la réalité discriminatoire reste problématique.

Johanne Gurfinkiel : Nous ne sommes pas du tout dans une démarche de repli communautariste. Nos formations sensibilisent à toutes les formes de racisme et nous sommes reconnus pour cela par les autorités qui y voient un modèle de lutte contre toutes les discriminations. Cette reconnaissance publique est le résultat d'un travail de longue haleine.

Pour terminer cet entretien, pouvez-vous évoquer un dernier chantier de la CICAD ?

Johanne Gurfinkiel : Il y a la question de «  nos » jeunes, les jeunes juifs de Romandie que nous rencontrons régulièrement et qui sont parfois confrontés à des situations difficiles sans trop savoir comment réagir. Notre expertise peut les aider à bien s'orienter. Comprendre ces phénomènes antisémites qui les touchent de plein fouet et savoir réagir.

Laurent Selvi : En-dehors de ces problèmes de négationnisme, de banalisation ou de conspirationnisme, la jeunesse est confrontée à un problème que nous n'avons pas connu : c'est l'abandon de l'universalisme au profit du particularisme. Je crains que cette mutation porte en elle un ferment d'antisémitisme extrêmement développé. Il nous appartient donc d'être très efficaces dans les domaines de l'éducation et de la pédagogie. L'antisémitisme est une haine particulière qui doit être combattue pour ce qu'elle est mais ce combat ne doit pas se mener dans l'ignorance des autres formes de haine où le préjugé se forme plus ou moins de la même manière.

 

Source : Revue Juive, 31 août 2021