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L’art sous la polémique


Jeudi 8 décembre 2022 - 13:50

Après un départ compliqué, la documenta du collectif ruangrupa a trouvé son rythme de croisière. Située en marge du système de l’art, sa formule ­collaborative fait place à une diversité bienvenue.

 

Elle est généreuse et vivante, cette quinzième ­documenta de Kassel (D), largement affranchie des codes et ­canons qui régissent le monde de l’art eurocentré, en tout cas dans sa manière de s’organiser, de chercher l’horizontalité ou de déléguer les tâches. Avec, en corollaire obligé, une certaine confusion et des ratés, quelques couches de brouhaha ici et là, voire «une impression d’arriver après la fête», parfois, pour reprendre une formule entendue sur place.

Il y a cinq ans, lors de la précédente édition de la grande manifestation quinquennale, le ­directeur de l’époque avait ­dédoublé l’exposition, montrant les artistes de Kassel à Athènes également – en pleine crise grecque, Adam Szymczyk voulait témoigner sa solidarité avec un pays humilié par la rigueur allemande (non sans reproduire au final certains biais néocoloniaux). Le curateur polonais avait par ailleurs insisté sur l’importance de «désapprendre», concept valable cette année également: la documenta 15 ne ressemble à aucune autre des expositions organisées depuis 1955 dans la petite ville au centre géographique de l’Allemagne.

Plutôt qu’une personne ou un duo – avant Szymczyk, la documenta a été commissionnée par Carolyn Christov-Bakargiev (2012), Okwui Enwezor (2002), Catherine David (1997) ou encore Harald Szeemann (1972) –, c’est un collectif indonésien qui est aux manettes, sélectionné par une commission internationale où siègent Frances Morris (Tate Modern) ou Charles Esche (Van Abbemuseum).

Kassel, c’est où?

Formé en 2000, ruangrupa, c’est son nom, a notamment participé aux biennales d’Istanbul, de Singapour ou de Sharjah, «mais quand nous sommes venus en repérage à Kassel en 2019, c’était le premier voyage sur place pour sept sur huit d’entre nous», expliquent deux membres du collectif dans l’agora du ruruHaus, populaire espace central avec bar, librairie et lieux d’exposition. Principalement allemande et retraitée, l’audience écoute attentivement les explications des commissaires, soulagés de pouvoir désormais parler d’art. Jusqu’il y a peu, l’équipe a surtout dû se défendre contre des accusations d’antisémitisme, notamment provoquées par une pièce du collectif Taring Padi (lire en page suivante).

Selon leurs notes d’intention, les commissaires ont voulu «créer une plateforme artistique et culturelle interdisciplinaire, collaborative et orientée vers le monde entier». Concrètement, ruangrupa – le nom signifie ­«espace d’art» autant que «forme spatiale» – a crée un mode de collaboration basé sur le concept de «lumbung», grange à riz traditionnelle d’où sont ­redistribuées les ressources d’une communauté.

Approches alternatives

Ruangrupa a désigné des «membres lumbung», quatorze collectifs du monde entier comme l’Instituto de Artivismo Hannah Arendt de Cuba, le collectif queer maori FAFSWAG, l’organisation communautaire Wajukuu Art Project de Nairobi, la OFF Biennale de Budapest ou The Question of Funding de Palestine. Ce sont ces groupes qui ont invité les «artistes lumbung» formant la matière de la documenta 15, exposé·es dans une trentaine de musées, ­espaces, parcs ou passages souterrains, dont les noms sont listés sur les cartels accompagnant les œuvres. Des inventaires parfois interminables: difficile de savoir qui a fait quoi et qui a invité qui; ou de comprendre si l’installation présentée est une œuvre ou les scories d’un moment collectif.

«Nous nous situons hors du système de l’art tel qu’il est pensé ici, avec ses galeries, ses musées» ou son marché, expliquent les membres de ruangrupa au ruruHaus. Les deux hommes ajoutent qu’«en Indonésie, art et vie quotidienne sont intimement liés. Ami·es et famille nous aident et les moyens à notre disposition ne sont pas simplement de l’argent, mais aussi du temps ou de la nourriture.»

Cette approche alternative de l’art, avec ses positions politiques assumées, est particulièrement frappante dans le grand musée Fridericianum, redevenu le siège principal de la documenta après une exception en 2017. Enrichi des nombreux dessins ou écrits du formidable Dan Perjovschi, l’endroit a momentanément changé de nom: durant les cent jours de la documenta, il devient la Fridskul, l’école du Fridericianum, utilisé par les collectifs ou artistes pour pratiquer ou expérimenter différents modèles d’éducation horizontale – c’est ici que la sensation post-party est la plus forte. Aussi parce que la plupart des artistes participant·es ont été forcé·es de repartir, visa périmé oblige.

On y croise aussi la OFF Biennale de Budapest et le projet (im)possible de Roma MoMa, grand musée d’art dédié à la communauté rom, avec les œuvres ­textiles de Malgorzata Mirga-Tas – elles illuminent également ­l’actuel pavillon polonais de la Biennale de Venise, au gré d’une iconographie rom positive.

Issu d’une famille aborigène activiste, l’Australien Richard Bell propose une Ambassade aborigène sur le Friedrichsplatz, grande tente qui sera présentée à la Tate Modern l’an prochain. Dans le Fridericianum, il présente ses magnifiques toiles ­politiques des années 1970 et 1980, racontant les combats pour les droits civiques autant que ceux pour la terre. Après un voyage dans les Archives des luttes féministes en Algérie, par des films ou fac-similés à feuilleter, on se plonge par l’image en mouvement dans l’héritage musical du Rojava; ou les tentatives de jeunes artistes irakiens de documenter le quotidien de Bagdad.

A la Documenta Halle, l’Instituto de Artivismo Hannah Arendt de Cuba, initié par l’artiste Tania Bruguera, forme un nuage à partir des noms des ­artistes et intellectuel·les ­cubain·es censuré·es par les institutions gouvernementales entre 1959 et aujourd’hui. A l’Ottoneum voisin, le collectif ­coréen IkkibawiKrrr filme les reliques guerrières sur différentes îles de l’ex-empire japonais. Dans l’espace suivant, un panneau indique que «par décision personnelle de l’artiste, l’installation Anima Spirits de Hito Steyerl ne fait plus partie de l’exposition». Pratiquement la seule star de la documenta 15, la plasticienne allemande a voulu protester contre le ­cafouillage de la manifestation en réponse aux accusations d’antisémitisme.

Ebats intimes

Au WH22, avec son bar qui sert de la bière estampillée «documenta fifteen», le sous-sol est aménagé en club queer par le collectif de New Delhi Party Office, avec ­espace pour ébats intimes durant les soirées DJ ad hoc – des moments réservés aux personnes trans, lesbiennes, non-binaires et/ou personnes «brown or black». Quelques étages plus haut, The Question of Funding invite des collectifs de Kassel à s’entretenir avec des artistes palestinienn·es sur la question du financement de l’art, notamment en situation d’occupation.

On retrouve Taring Padi à l’ex-piscine Hallenbad Ost, avec de grande toiles peintes et très nombreuses figurines en carton à l’extérieur – on dénonce tour à tour l’esclavage des enfants ou les centrales à charbon. Comme ailleurs parfois, une vidéo décrit le making of collaboratif  des œuvres, un mode de faire inhabituel dans le monde de l’art contemporain.

Au «Village du futur», un campement post-hippie encore largement vide à 11h30 du matin, «la révolution dort encore», plaisante avec bienveillance un visiteur sexagénaire. Nettement plus animée, pour ne pas dire animiste, l’église de St. Kunigundis reçoit la Ghetto Biennale de Port-au-Prince, avec ses sculptures macabres ou un clip rap sur l’emprise des poubelles sur la capitale haïtienne.

Pas loin, à l’Hübner Areal, l’excellente vidéo Smashing Monuments de l’Argentin Sebastian Díaz Morales filme des membres de ruangrupa s’adressant à ­plusieurs grandes statues dans l’espace public de Djakarta – ou comment mélanger le personnel à l’histoire du pays, avec humour et émotion. En bordure de la Fulda, dans le complexe industriel du 76, Hafenstrasse, témoin du passé portuaire de Kassel, l’artiste de Beyrouth Marwa Arsanios filme l’enjeu de la communalisation d’un lopin de terre privée. Moyen-Orient toujours avec les formidables romans photos du collectif berlinois Ferhas Publishing Practices, Borrowed Faces, autour de la culture éditoriale arabe et nord-africaine au temps de la Guerre froide (première du nom), avec des ajouts queer aussi anachroniques que délicieux.

Au Hessisches Landesmuseum, Pinar Ögrenci promène sa caméra dans le Kurdistan turc, pas loin de l’Arménie, pour revenir sur les histoires communes toutes en blessure et destins contrariés. Film encore au Stadtmuseum, avec l’excellente installation Border Farce de Safdar Ahmed, pour raconter le destin du réfugié kurdo-iranien Kazem Kazemi, que l’Australie enferme six ans durant sur l’île de Manus. Force tranquille profondément affectée par le séjour, Kazemi a été sauvé par le heavy metal, qu’il pratique aujourd’hui au sein du groupe Hazeen. Quant au bel Hôtel Hessenland, dessiné par Paul Bode, le frère du fondateur de la documenta, il propose une superbe installation sonore du collectif de Johannesburg MADEYOULOOK, à découvrir assis sur un archipel de formes. Toute en crescendo, l’œuvre arrachera des larmes aux plus endurci·es.

Gros potentiel

On ne repartira pas sans un tour au parc Karlsaue, où le collectif colombien Más Arte Más Acción amène les sons de la ­forêt tropicale dans une serre remplie de troncs indigènes; et où La Intermundial Holobiente imagine un espace de lecture, écriture et discussion sur la station à compost où Pierre Huyghe enchantait la documenta 13 avec ses subtiles collisions entre humain, végétal et animal. Enfin, on mentionnera les déclinaisons d’enseignes de fried chicken placées un peu partout, œuvres de l’artiste britannique Hamja Ahsan, interdit de documenta 15 pour avoir traité le chancelier Olaf Scholz de ­«cochon fasciste». Logiquement, l’œuvre installée au Musée de culture sépulcrale s’appelle ­«Final Fried Chicken».

Au ruruHaus, les deux membres de ruangrupa le soulignent: «Nous ne voulons pas être des ovnis qui viennent ici pour 100 jours, organisent une exposition et s’en vont.» Sous-entendu: la documenta 15 est destinée à s’étendre au-delà de ses quatorze semaines habituelles. Au vu des impulsions créées, des rencontres entre artistes et collectifs, des nombreux événements organisés à Kassel en marge de la manifestation, le potentiel est là. L’avenir nous dira à quel point l’utopie saura devenir réalité.

Antisémitisme, la controverse

Antisémite, la documenta 15? Avant même l’ouverture de la manifestation, le 18 juin dernier, le collectif organisateur ruangrupa était sous le feu des ­critiques. Notamment parce que certain·es de ses membres avaient signé, fin 2020, une lettre ouverte demandant le retrait d’une résolution symbolique du Bundestag désignant la campagne BDS comme antisémite – elle promeut le boycott économique, culturel et académique d’Israël. Des paraphes qui en accompagnaient quelques 1500 autres, apposés principalement par des personnalités du monde culturel – on peut citer les artistes Yael Bartana et Martha Rosler, le chorégraphe Jérôme Bel ou le directeur du Van Abbemuseum, Charles Esche.

Ainsi, début 2022, une Alliance de Kassel contre l’antisémitisme – en réalité une seule personne, selon ruangrupa – lance des attaques anonymes en ligne, au sujet de ­certain·es artistes invité·es, bientôt reprises par une partie de la presse allemande. Le 7 mai, ruangrupa émet un communiqué pour démentir toute forme d’antisémitisme de sa part et déconstruire les allégations ­approximatives postées sur le blog, reprises par la presse. Aussi s’estime-t-il à son tour victime de racisme.

Le collectif demande par ailleurs à être jugé sur pièce. Sauf que lors des journées de pré-vernissage de la manifestation, les médias découvrent People’s Justice dans l’espace public, une grande bannière peinte par le collectif indonésien Taring Padi. Réalisée il y a vingt ans, déjà exposée à plusieurs ­reprises, la pièce commémore les victimes du régime sanguinaire de Suharto et critique les totalitarismes. Gros malaise: parmi les ­dizaines de protagonistes illustrés, deux comportent une iconographie antisémite, notamment un soldat à tête de cochon, avec étoile de David et bandeau «Mossad».

D’abord recouverte, l’œuvre est finalement retirée. Les excuses fusent, de la part des artistes, des organisateurs et de la directrice générale de la documenta, Sabine Schormann, qui finira par démissionner. Du côté du gouvernement national, le chancelier Olaf Scholz annonce qu’il ne viendra pas à Kassel; alors que la ministre de la culture, Claudia Roth, dit vouloir renforcer le contrôle fédéral sur une manifestation déjà affaiblie par les importants dépassements budgétaires de l’édition précédente.

Le comité international qui a sélectionné ruangrupa, tout en condamnant fermement l’œuvre incriminée, réaffirme son soutient total à l’équipe curatoriale. Mais le mal est fait et la presse ne parle que de ça. Difficile d’imaginer pire démarrage pour une manifestation qui voulait se placer sous le signe de la collaboration et de la solidarité…

Parmi les nombreux élans de soutiens à ruangrupa, clairement dépassé par les aléas d’un fonctionnement tout en couches d’invité·es, le plus fort est sans doute celui du collectif juif de São Paulo Casa do Povo (maison du peuple). Diffusée sur la plateforme e-flux, sa lettre réagit à des insinuations formulées par la Frankfurter Allgemeine Zeitung selon lesquelles un groupe juif aurait été invité à la documenta, puis désinvité. Casa do Povo, qui s’est senti visé par l’article, admet avoir été profondément blessé par l’œuvre de Taring Padi, mais se réjouit de la réaction de la documenta. Le collectif précise n’avoir jamais été invité formellement car les discussions ont finalement été interrompues par la pandémie, mais que plusieurs collaborations entreprises se poursuivent.

«En tant que victimes de l’antisémitisme, nous pensons que la documenta a déjà fait beaucoup en affrontant la question soulevée par l’œuvre de Taring Padi, écrit Casa do Povo. Nous espérons maintenant que les autres problématiques soulevées par cette grande exposition seront entendues et discutées, car elles sont également vitales pour nous, pour la lutte contre l’antisémitisme, pour la lutte contre le racisme et pour le rôle de l’art dans un monde qui s’effondre aujourd’hui.»

Début août, à mi-chemin de la documenta 15, le soufflé était largement retombé: le public déambulait en nombre, avec son habituel mélange des générations si germanique et une grande curiosité pour un format inhabituel. Reste à espérer que la polémique n’aura pas de conséquences sur l’avenir de la manifestation, dont l’indépendance semble plus que jamais menacée.

 

Source : Le Courrier, 1er septembre 2022