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L’éternel retour des fantasmes complotistes sur les Rothschild


Contrairement à ce qu’affirme la rumeur, la banque Rothschild ne siège pas au Conseil de la Banque Fédérale de New York, la plus importante des douze banques fédérales (lesquelles ne contrôlent pas non plus la Réserve Fédérale des États-Unis).

C’est sans doute l’une des théories du complot les plus répandues au monde : la famille Rothschild contrôlerait secrètement l’économie mondiale. Depuis l’apparition de cette rumeur conspirationniste au milieu du XIXe siècle, on a accusé les Rothschild de bien d’autres choses encore : d’avoir commandité des assassinats politiques, fomenté des guerres et des révolutions afin d’en tirer profit, mais aussi, comme l’ont suggéré récemment Dieudonné M’Bala M’Bala, le site d’Etat iranien francophone ParsToday et d’autres obscurs commentateurs antisémites, d’être derrière la pandémie de Covid-19. Certains accusent les Rothschild de contrôler le climat. D’autres, comme David Icke, vont jusqu’à prétendre qu’Adolf Hitler était un Rothschild ou même que la célèbre famille aurait financé la Shoah.

 

Lors de la campagne présidentielle de 2017, Marine Le Pen s’était laissée aller à des commentaires lourds de sous-entendus sur le « banquier Macron », et son passage de quelques années par la banque d’affaires Rothschild & Cie. Au même moment, le militant pro-Trump Jack Posobiec, figure de l’Alt-Right américaine, avait carrément accusé le président français d’être « littéralement un agent des Rothschild ». La célèbre dynastie de banquiers a toujours été l’une des cibles favorites de l’extrême droite. En 1940, les services de propagande de Joseph Goebbels leur ont consacré un film entier : Die Rothschilds, Aktien auf Waterloo [en français : Les Actions des Rothschild sur Waterloo]. Quant aux néo-nazis et suprémacistes blancs américains, ils sont littéralement obsédés par la soi-disant mainmise des Rothschild sur la Réserve Fédérale.

 

Mais l’extrême-droite n’a pas de monopole en la matière. En février 2017, un ancien député du Parti travailliste britannique a fait mine de demander sur Twitter si les Rothschild contrôlaient Israël – qui contrôlerait déjà le Congrès et le gouvernement américains. Deux ans plus tôt, les écologistes du Green Party ont dû s’excuser après que leur porte-parole aux affaires étrangères (lui-même un ancien député travailliste) a attribué aux Rothschild les succès au Moyen-Orient de l’État islamique.

 

La toute première rumeur complotiste visant les Rothschild date de 1847. Cette année-là, Georges Dairnvaell, un polémiste socialiste et républicain français, publiait à compte d’auteur et sous l’inquiétant pseudonyme de « Satan » un court pamphlet intitulé Histoire édifiante et curieuse de Rothschild Ier, Roi des Juifs. Le Rothschild en question, Nathan, est le premier de la branche londonienne de la famille et le fils du fondateur de la dynastie, Mayer Amschel.

 

Dairnvaell prétendait que Nathan Rothschild fut un témoin direct de la défaite française de Waterloo et qu’il rentra en hâte à Londres où les cours de la Bourse chutaient car on croyait à tort l’Angleterre vaincue par Napoléon. Taisant la victoire des Anglais, il aurait racheté des actions à bas prix et fait fortune « sur le sang de Waterloo ».

Selon d’autres variantes du mythe, il n’aurait jamais quitté Londres. Toujours informé avant les autres par un puissant réseau d’informateurs, il aurait spéculé intensément, manipulant les cours à la baisse puis rachetant avant qu’ils ne remontent à l’annonce officielle de la victoire de Wellington sur les troupes napoléoniennes.

 

Avec le temps, les affabulations de Dairnvaell sur ce délit d’initié imaginaire ont été réduites à néant : en réalité, Nathan Rothschild n’était pas présent à Waterloo et le journal qui aurait fait le récit de l’opération boursière en question ne contient rien de tel. Il n’y a même pas eu d’effondrement des cours dont il aurait pu tirer profit.

 

« Le siècle des Rothschild »

 

Tout au plus, et comme d’autres hommes d’affaires londoniens, Nathan aurait appris la défaite française quelques heures avant son officialisation, ce qui lui aurait permis de « bien s’en tirer », ainsi que l’a écrit un mois plus tard un de ses employés. Mais d’après Brian Cathcart, professeur de journalisme à Kingston University et auteur de The News From Waterloo: The race to tell Britain of Wellington’s Victory (Faber & Faber, 2015), le marché n’était pas porteur au point de lui permettre de faire des gains tels qu’imaginés par Dairnvaell, et Nathan est loin d’avoir fait aussi bien que certains de ses concurrents qui avaient acheté des titres d’État en très grande quantité.

 

Pourtant, la fortune des Rothschild a inspiré à Théophile Gautier l’expression « le siècle des Rothschild » et les théories du complot n’ont cessé de prospérer : la famille aurait manigancé les successions de Louis XVIII, Louis-Philippe et Napoléon III, retourné Bismarck pour en faire son agent puis fomenté la guerre franco-prussienne de 1870, etc.

 

En 1995, Louis Farrakhan, le leader de la Nation of Islam, a repris à son compte le mythe selon lequel les Rothschild auraient financé les deux camps de toutes les guerres européennes. Selon lui, leur but était de mettre la main sur le système bancaire américain, ce qu’ils seraient parvenus à réaliser à travers la loi de 1913 créant la Réserve fédérale des États-Unis, la Fed. En réalité, et en dépit de ces allégations répétées à l’envie, les Rothschild n’ont eu aucune part dans la naissance de la Federal Reserve Bank de New York – la plus importante des douze banques régionales qui constituent la Fed. Et, quoi qu’il en soit, ces banques régionales ne « contrôlent » en aucune manière la Fed. Ce contrôle est exercé par un Conseil des gouverneurs, nommé par le Président des États-Unis et confirmé par le Sénat américain.

De même, la banque Rothschild a été accusée d’avoir pris le contrôle de la Banque d’Angleterre à la faveur du krach boursier de décembre 1825. Une fois de plus, la réalité est bien différente : elle a contribué à sortir la Banque centrale d’une crise de liquidité en lui accordant un prêt qui fut ensuite remboursé.

 

Une phrase prêtée à Nathan Rothschild – « L’homme qui contrôle la masse monétaire de la Grande-Bretagne contrôle l’Empire britannique, et je contrôle la masse monétaire britannique » – est fréquemment citée à l’appui des théories du complot qui mettent les banques centrales américaine et anglaise à la main des Rothschild. C’est un mythe. Pour Brian Dunning, auteur de livres sur le scepticisme scientifique et fin connaisseur des théories du complot, ces mots – qu’on attribue aussi tantôt à Mayer Amschel, le père de Nathan, tantôt à Lord Jacob Rothschild – n’ont en fait jamais été prononcés. La citation trouve son origine dans l’audition devant une commission parlementaire américaine, en 1914, d’un avocat américain dénommé T. Cushing Daniel, ce dernier l’attribuant aux « prêteurs d’argent » (« money lenders ») du « Vieux Monde ». Sans jamais aucune référence aux Rothschild.

La plus pernicieuse et la plus répugnante des théories du complot visant les Rothschild reste tout de même qu’ils auraient orchestré la Seconde Guerre mondiale et la Shoah afin de susciter la sympathie nécessaire à la création de l’État d’Israël. Mais, comme le note encore Brian Dunning, si l’on tient absolument à trouver « un grain de vérité » dans un éventuel financement de la Shoah par les Rothschild, on peut considérer le fait que les nazis ont saisi et volé tous les biens de la branche autrichienne des Rothschild, retenant prisonnier le baron Louis von Rothschild durant plusieurs mois. Comme le notait Robert Philpot dans les colonnes du Jewish Chronicle, « pour ceux qui veulent attiser l’antisémitisme, les faits ne doivent jamais faire obstacle à une bonne histoire ».

 

Source : ConspiracyWatch, 3 juillet 2020