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Théories de la machination. «Le complotisme est une contre-culture, un peu comme les hippies»


Le chercheur à l’Université de Fribourg Sebastian Dieguez a coécrit, avec le psychologue social français Sylvain Delouvée, une référence sur le complotisme et ses adhérents. Décryptage.

Des opposants à la loi Covid disent que la pandémie est une grippette, que l’État nous ment et que les élections sont truquées. Tous des complotistes?

En partie. Celui qui a envie de défendre sa liberté avec des cloches le week-end, qui ne supporte pas le port du masque ou qui conteste la politique de santé n’est pas nécessairement complotiste. Le doute et la critique sont les bienvenus en démocratie. En revanche, lorsqu’on considère que derrière toutes ces mesures contre le Covid, ou derrière la pandémie elle-même, il y a une main secrète qui veut éradiquer un tiers de l’espèce humaine, on fait partie des complotistes.

Le complotisme est mal vu, pour quelle raison?

Il commence à être mal vu dès 1945. On s’aperçoit que cette manière de voir le monde ne correspond pas à la réalité. Que c’est une approche irrationnelle des faits sociaux. Non, il n’y a pas de pouvoir occulte qui tire les ficelles depuis un bunker secret: le monde est trop complexe pour fonctionner comme cela. Cette «Weltanschauung» est aussi jugée immorale, parce qu’elle identifie et diabolise un ennemi qui est vu comme une cause unique de tous les malheurs.

Cette vision du monde est parfois dommageable.

Le complotisme n’est pas forcément dangereux, mais il peut l’être lorsqu’il sert à justifier des idéologies extrêmes. Le nazisme l’a poussé à son paroxysme, en brandissant un pseudo-complot judéo-bolchévique qui a abouti à la Shoah. Le national-socialisme ne considérait pas seulement les Juifs comme des êtres inférieurs, mais aussi comme un groupe organisé qui représentait une menace pour l’Allemagne, et qu’il fallait donc éliminer. Ce point de vue délirant trouve des échos chez certains anti-Covid extrémistes qui parlent de Tribunal de Nuremberg 2.0, qui appellent à pendre les traîtres après la pandémie.

Vous dites qu’il y a toujours eu des complots. Pouvez-vous développer?

Personne n’a jamais nié que les complots existent, ce serait absurde. De tout temps, des gens se sont concertés en secret pour élaborer des plans qui nuisent à leurs ennemis. Les théories du complot ont aussi toujours existé. C’est la magie de l’esprit humain que de chercher des ressorts invisibles et imaginer des explications. À chaque événement correspondent une version officielle et des alternatives, plus ou moins farfelues. Et ce depuis l’Antiquité. Les premières théories modernes du complot documentées remontent à la Révolution française. Plus proches de nous, l’assassinat de Kennedy à Dallas et l’attentat du 11 septembre à New York forment la matrice du complotisme contemporain.

Et aujourd’hui?

Le nouveau complotisme ne cherche plus à expliquer, mais à dénoncer. Il n’y a plus de théories à proprement parler, mais une démarche générale qui place l’ensemble du réel sous le prisme de la manipulation et du mensonge. Un mouvement comme QAnon aux USA, par exemple, conçoit la réalité comme quelque chose de caché derrière les apparences. Tout fait partie d’un plan secret qu’il s’agit de débusquer. C’est un Cluedo à échelle mondiale.

C’est-à-dire…

Le complotisme n’est pas un trait de personnalité, mais un mode de vie. C’est une contre-culture, un peu comme les hippies qui nourrissaient un conspirationnisme joyeux. Les complotistes actuels contestent tout autant la parole officielle, mais dans une sorte de ressentiment délétère. Quand ils adhèrent à leurs idées, ils savent très bien qu’elles sont stigmatisées. Ils ont conscience de se tourner vers un savoir interdit, moqué par l’élite en place. C’est une forme de socialisation qui peut aller très loin: certains se marginalisent, se détachent de leur milieu professionnel, de leurs proches. Les tendances les plus radicales sont quasi sectaires.

Quel est le rôle joué par internet?

Autrefois, les théories du complot se diffusaient de bouche-à-oreille. Les réseaux sociaux ont tout changé. Le complotisme est dynamique et en profite. Il se réinvente avec les moyens à disposition. Il y a tout un écosystème qui s’est mis en place sur internet qui produit et propage du contenu complotiste, avec un caractère très participatif.

Revenons au sympathisant. Présente-t-il des prédispositions?

Je n’aime pas trop l’idée d’un profil type. Dans la recherche, on trouve surtout des corrélations. Ainsi, les complotistes semblent être suspicieux, anxieux, paranoïaques, impulsifs, cyniques et illogiques. C’est un portrait peu flatteur, mais guère surprenant: si vous pensez que tout n’est que mensonge, vous allez développer ce genre de caractéristiques. D’autres particularités sont la pensée intuitive et le narcissisme. Celui qui doute de tout aime à dire qu’il pense par lui-même, qu’il fait ses propres recherches. Il s’agit de créer son propre savoir dans une sorte d’autarcie de groupe. C’est la communauté des éveillés, de ceux qui se réapproprient les outils de la connaissance, qui s’improvisent experts en tout et n’importe quoi.

«Le nouveau complotisme ne cherche plus à expliquer, mais à dénoncer.»

Sebastian Dieguez, chercheur à l’Université de Fribourg

Et les paramètres socio-économiques?

Le mouvement est hétérogène. Il y a des riches, des pauvres, des jeunes, des plus âgés, des urbains, des ruraux, des peu éduqués et des universitaires. Chaque catégorie y adhère pour des raisons différentes. Par exemple, si vous faites partie d’une minorité objective, mettons celle d’une banlieue française défavorisée, vous aurez de bonnes raisons de vous sentir discriminé et d’attribuer de sombres intentions aux autorités. Les plus fortunés, en revanche, ont plutôt le sentiment d’être menacés, parfois sans l’être vraiment, sur l’échelle sociale: ils ont peur d’être déclassés.

Comment devient-on complotiste?

C’est un peu l’angle mort dans nos connaissances actuelles. Il faut admettre qu’on n’a pas non plus d’explications très solides sur pourquoi certains sont racistes, antisémites, populistes, ou simplement de gauche ou de droite. À mon avis les gens ne basculent pas comme cela du jour au lendemain dans le complotisme: on s’y engage délibérément. Je crois qu’il faut simplement accepter que parfois, les gens font des choix que nous ne comprenons pas, et qu’ils ne comprennent peut-être pas eux-mêmes.

 

Source : 24heures, 7 décembre 2021