Objets nazis dans les brocantes. Les nostalgiques du IIIe Reich font encore leur marché en toute impunité

Objets nazis dans les brocantes. Les nostalgiques du IIIe Reich font encore leur marché en toute impunité

Croix gammées et insignes SS continuent d’être exposées librement dans les brocantes suisses, comme à Bulle le week-end dernier. Le projet de loi fédérale se fait toujours attendre.

Croix gammées, insignes de la SS, aigles du IIIe Reich… Plusieurs reliques de l’Allemagne nazie étaient bien en vue sur l’un ou l’autre étal de la grande Brocante de la Gruyère qui s’est tenue le week-end dernier à Bulle. Choqués qu’une telle collection puisse être considérée «comme une simple marchandise», certains chineurs n’ont pas hésité à partager leur indignation sur les réseaux sociaux.

Il s’agit d’une polémique cyclique. En 2024, des emblèmes hitlériens avaient été repérés à la Bourse aux armes de Lausanne. L’année d’avant, c’était un drapeau nazi qui avait scandalisé certains visiteurs à Forum Fribourg. Ces apparitions récurrentes s’expliquent par un vide juridique: à ce jour, la vente de ces «souvenirs» du IIIe Reich n’a rien d’illégal. Du moins, tant que l’exposant ne fait pas la promotion active de l’idéologie correspondante.

Interrogés par nos confrères de La Liberté, les organisateurs précisent que ces reliques revêtent avant tout une portée historique et culturelle et qu’il ne s’agit «en aucun cas de faire la propagande de cette période». Pour ne pas heurter le public, il serait demandé aux exposants «de ne pas mettre ces objets en avant», ce qui n’est visiblement pas toujours respecté. La question d’une possible interdiction pour la prochaine édition reste en suspens.

Des stands bientôt plus discrets?

Avec ou sans prise d’initiative locale, les règles pourraient bientôt se durcir pour les antiquaires. Un avant-projet de loi attend son heure dans les tiroirs de la Confédération. Lancé fin 2023, il vise l’interdiction des objets, gestes et symboles nazis dans l’espace public. La mise en consultation s’est terminée en mars 2025. Quand le Conseil fédéral s’emparera-t-il du dossier? «En temps voulu», nous répond l’Office fédéral de la justice (OFJ).

Reste la question de fond. En l’état, le projet de loi prévoit des exceptions, notamment si les symboles sont présentés «à des fins éducatives, culturelles, artistiques, historiques, journalistiques ou scientifiques». Brocanteurs et chineurs pourraient-ils entrer dans l’une ou l’autre de ces catégories et ainsi continuer de commercer tranquillement?

«Aucun des symboles interdits par l’avant-projet ne doit être visible en public», précise la porte-parole de l’OFJ, Liliane Marti. Dès lors, croix gammées ou runes SS «ne peuvent être proposées à la vente au public, que ce soit dans l’espace réel ou sur internet». Ce type de stand serait donc répréhensible, à moins que l’exposant s’arrange pour «cacher» les objets illégaux des yeux du tout-venant. Là, son affaire deviendrait tolérable.

Fribourg attend la solution fédérale

Et les cantons? Les parlements de Vaud, Genève et Fribourg ont chacun demandé à sanctionner l’exhibition d’objets nazis. Au bout du lac, c’est une modification de la loi pénale genevoise (LPG) qui vient d’être approuvée par le Conseil d’État. Côté vaudois, le gouvernement devrait se saisir courant février de la motion du député Vert Yannick Maury, qui demande l’interdiction des «symboles haineux» dans l’espace public.

À Fribourg en revanche, une motion de même acabit, acceptée en mars 2024 reste pour l’heure en stand-by. «Les autorités fédérales étant en train d’élaborer un projet de loi visant le même but», il a été décidé que le Conseil d’État n’agirait au niveau cantonal «qu’en cas d’échec de la solution fédérale», nous explique Didier Page, responsable de la communication de la Direction de la sécurité, de la justice et du sport (DSJS).

La Cicad monte au créneau

Un «immobilisme» qui agace Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Cicad (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation). «Il est inadmissible qu’un Exécutif cantonal s’autorise aussi à s’affranchir aussi facilement de la volonté exprimée par son organe législatif», alors qu’il pourrait «justement pousser la Confédération à accélérer et muscler son projet fédéral.»

D’une année à l’autre, «le malaise se répète dans les foires et brocantes du pays», parmi les derniers d’Europe à ne pas avoir légiféré sur la question. «Combien de temps allons-nous laisser les nostalgiques du IIIe Reich faire leur ignoble marché dans la plus grande impunité?», s’agace le responsable de la CICAD.

Mais comment distinguer la clientèle opportuniste de la clientèle dangereuse? Certains acheteurs ne sont-ils pas de simples passionnés d’histoire n’adhérant en rien aux thèses de l’Allemagne nazie? Johanne Gurfinkiel ne se fait aucune illusion: «Ils existent peut-être, mais la grande majorité de ces collectionneurs est constituée de personnes aux idées pénalement répréhensibles. L’État doit assumer ses responsabilités et combler ce vide juridique.»