L’édito du Secrétaire général
Johanne Gurfinkiel, Secrétaire général de la CICAD
Dans le confort de l’indifférence, une passion qui s’enracine
En novembre 2025, le philosophe Raphaël Enthoven était relaxé par le Tribunal correctionnel de Paris après avoir qualifié La France Insoumise de mouvement « passionnément antisémite ». Les juges estimèrent que ses propos n’avaient pas excédé les limites admissibles de la liberté d’expression. Un verdict qui, au-delà de l’affaire française, posait une question que je ne pouvais esquiver : existe-t-il en Suisse romande une passion similaire ? Et si oui, où se loge-t-elle ?
Vingt-trois ans de CICAD m’ont appris à lire les signes. Et les signes, depuis le 7 octobre 2023, sont devenus difficiles à ignorer.
Ce que j’observe n’est pas un antisémitisme qui s’assume comme tel. C’est plus subtil, et à certains égards plus inquiétant. C’est une passion antisioniste radicale qui, dans ses excès, finit par produire exactement les mêmes effets : l’exclusion, la stigmatisation, la désignation collective des Juifs, désignés par le qualificatif de « sionistes » comme suspects ou indésirables. Une passion qui s’accommode d’alliances improbables, de propos que l’on n’oserait tenir sur aucune autre minorité, et de théories qui, si elles visaient d’autres communautés, soulèveraient une indignation immédiate.
Cette passion a un visage institutionnel en Suisse romande. Elle s’est matérialisée dans ses conséquences lorsque des institutions culturelles ou éducatives — dont le Bio à Carouge et Crêa — ont choisi d’exclure des organisations juives de leurs espaces, au nom d’un engagement politique qui, dans ses conséquences pratiques, revenait à déclarer certains citoyens indésirables en raison de leur appartenance. Ces décisions n’ont pas été prises dans l’ombre. Elles ont été assumées, revendiquées, présentées comme des actes de résistance morale. Et elles se sont heurtées à un silence terrible — celui des institutions, des élus, et d’une partie de la société civile qui aurait crié au scandale si la même logique d’exclusion avait visé toute autre minorité.
C’est ce silence qui m’alarme autant que les actes eux-mêmes.
Cette année a été dense. La CICAD a multiplié les interventions : communiqués, vidéos, actions pédagogiques dans les écoles et les universités, documentation méticuleuse des dérives observées dans les manifestations — slogans, symboles, appels à l’exclusion. Un travail de fond, invisible pour beaucoup, indispensable pour tous.
Mais ce travail s’est heurté à quelque chose de nouveau dans son intensité : une entreprise de sape organisée, qui ne se contente plus d’attaquer la CICAD frontalement, mais cherche à l’isoler en infiltrant les esprits de ceux qui devraient être nos interlocuteurs naturels. Des journalistes qui relaient sans recul les accusations les plus infondées. Des élus qui, sous couvert de neutralité, valident par leur silence une logique d’exclusion qu’ils condamneraient ailleurs. Des fonctionnaires qui cèdent à la pression ambiante au point de refuser à la CICAD ce qu’ils accordent à d’autres sans sourciller. Inutile de les citer : leurs noms sont connus, leurs attaques répétées et obsessionnelles ont fini par révéler des personnalités dont personne n’ignore plus aujourd’hui ni les méthodes, ni les motivations.
Cette entreprise a culminé avec la campagne du Collectif pour la défense des droits humains (CDDH) : pétition publique, dossier de presse, accusations de propagande pro-israélienne dans les classes, demande de suppression de nos subventions. Des allégations infondées, qui portent atteinte à trente ans de travail rigoureux et indépendant. On n’est plus dans le débat d’idées. On est dans la vindicte permanente — portée par des gens qui s’arrogent le droit d’expliquer à des organisations représentatives ce que devrait être l’antisémitisme, et à des victimes à quel moment elles peuvent se considérer comme telles. Face à cette campagne de diffamation organisée, la CICAD a déposé le 18 mars 2026 une plainte pénale auprès du Ministère public genevois.
Et les exemples ne manquent pas pour illustrer jusqu’où cette logique peut mener.
L’exemple est récent et édifiant. Notre coordinatrice pédagogique a essuyé un refus d’un département cantonal genevois pour la création d’un prix de maturité — le Prix CICAD « Mémoire et citoyenneté » — récompensant des travaux d’élèves portant sur la mémoire de la Shoah, l’antisémitisme ou des génocides officiellement reconnus par l’ONU et les autorités fédérales suisses : la Shoah, le génocide des Tutsis au Rwanda, celui de Srebrenica, le génocide arménien. Un prix ouvert à tous les élèves des collèges publics et privés genevois, ancré dans les disciplines de l’histoire, de la philosophie et des sciences politiques, et conçu non comme un prix communautaire mais comme un outil civique au service de la mémoire collective et de la lutte contre toutes les formes de discrimination. Un cadre irréprochable, élaboré en concertation avec le département lui-même. Le refus est venu quand même. Le motif invoqué ? L’énoncé risquerait de susciter des « questionnements sur la légitimité des instances internationales ». Autrement dit : mieux vaut ne pas nommer un génocide reconnu pour ne pas froisser ceux qui le contestent. On croit rêver — et pourtant c’est écrit, noir sur blanc, dans un courrier officiel.
Ce n’est pas un cas isolé. Dans le canton de Vaud, la CICAD s’est heurtée au même mur avec l’Unité de promotion de la santé et de prévention en milieu scolaire, qui a refusé d’accréditer nos modules pédagogiques — pourtant salués par des centaines d’enseignants romands — en invoquant des lacunes que notre coordinatrice a réfutées une à une, point par point, par écrit. La conclusion est tombée sans appel : la CICAD n’a pas l’autorisation d’intervenir dans les classes du canton de Vaud. Pendant ce temps, d’autres prestataires, eux, ont été retenus.
La même logique est à l’œuvre dans certains espaces médiatiques, où des plumes pourtant reconnues n’hésitent pas à reprendre, sans vérification ni nuance, les éléments de langage de ceux qui nous combattent. Et dans certains cercles politiques, où des figures publiques — dont les prises de position sur d’autres sujets témoignent pourtant d’une sensibilité aux droits — s’accommodent d’un antisionisme obsessionnel qui produit, dans les faits, exactement ce qu’ils prétendent combattre.
Ce n’est pas de la mauvaise foi dans tous les cas. C’est parfois de la lâcheté. Parfois de la naïveté. Parfois un calcul. Mais le résultat est identique : la CICAD se retrouve à devoir justifier son existence à ceux-là mêmes qui devraient la soutenir.
Car au-delà du courage de certains élus — dont chaque marque de soutien affiché fait l’objet d’attaques véhémentes et d’une rare violence sur les réseaux sociaux, parfois même de la part de militants de leur propre parti, à visage découvert, lorsque ce n’est pas en assemblée — on ne peut que regretter que parmi les membres des exécutifs qui nous soutiennent, si peu trouvent l’espace ou la volonté de le dire publiquement. La discrétion a ses raisons. Mais le silence, lui, a ses conséquences.
La CICAD a recensé 2’438 incidents antisémites en Suisse romande en 2025 — un nouveau record. Ces chiffres ne tombent pas du ciel. Ils sont le produit d’un climat dans lequel la haine a été progressivement normalisée, où le mot « sioniste » est devenu une insulte commode, un substitut qui permet de dire « Juif » sans le dire.
Dans ce contexte, la CICAD elle-même est devenue une cible. Non pas par hasard, mais par nécessité logique : toute institution qui nomme l’antisémitisme sous toutes ses formes, y compris celle qui se drape dans le manteau de la justice, devient gênante. J’en fais personnellement l’expérience depuis des mois — qualifié de bouc émissaire, d’affabulateur, d’agent étranger par une campagne organisée qui vise moins à débattre qu’à réduire au silence.
Je le dis sans dramatiser, et avec la distance que vingt-trois ans de ce métier permettent d’acquérir : ces attaques sont le signe que notre travail est nécessaire. Une organisation qui ne dérange personne ne sert à rien.
C’est dans ce contexte que s’est inscrite l’action de la CICAD entre juin 2025 et juin 2026 : documenter, alerter, former, accompagner les victimes, intervenir dans les écoles et les universités, et défendre devant les tribunaux ceux que la loi doit protéger. Elle l’a fait sous pression, dans un environnement hostile, avec la conviction que l’indifférence face à la haine est elle-même une forme de complicité.
Résister, ce n’est pas s’entêter. C’est refuser que la haine devienne ordinaire.
Ce travail est long. Il est parfois ingrat. Mais chaque rapport publié, chaque plainte déposée, chaque élève sensibilisé, chaque silence brisé est une réponse concrète à ceux qui voudraient nous voir disparaître. Vingt-trois ans après mes débuts à la CICAD, je n’ai pas trouvé de meilleure définition du courage que celle-là : continuer, même quand on vous demande d’arrêter.
