Discours de Laurent Selvi, Président de la CICAD lors du Dîner-Conférence de la CICAD avec le Conseiller fédéral Ignazio Cassis
Discours de Laurent Selvi, Président de la CICAD lors du Dîner-Conférence de la CICAD avec le Conseiller fédéral Ignazio Cassis
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Les salutations protocolaires ont été faites mais je souhaiterais également saluer la présence à nos côtés de notre Conseiller Fédéral, Mr Ignazio Cassis… Je tiens à vous remercier chaleureusement, au nom de mes collègues du Comité, de nos membres et de l’ensemble des Communautés de Suisse Romande que nous avons la responsabilité de représenter.
Nous vivons dans un pays unique au monde, façonné par les convictions successives que l’équilibre, la justice et l’exercice plein et consenti de la démocratie n’était pas une formule permettant à un pouvoir de s’exercer ou de se maintenir, mais un contrat de confiance entre les citoyens et leurs représentants. Notre pays est une mosaïque de langues, de culture, de religions et d’histoires … elle n’en demeure pas moins un tout, cohérent et solidaire, soucieux de tous, cherchant consensus et équité dans le déroulement d’un projet commun respectueux des voix multiples qui s’expriment au travers des instruments que la démocratie directe met à disposition.
La concorde, la paix civile et le respect des minorités sont des composantes essentielles de notre pacte social auquel chacun de nous doit être profondément attaché.
Pourtant, depuis le 7 octobre 2023, quelque chose s’est fissuré.
Au Proche-Orient évidemment, où la barbarie terroriste a assassiné aveuglement et engrangé un nouveau cycle de violence. Mais quelque chose s’est également fissuré ici, chez nous, en Suisse, dans nos vies, nos rues et nos écoles, dans nos universités, sur nos réseaux sociaux, jusque dans nos conversations ordinaires.
Ce qui s’est fissuré, c’est une certitude que nous avions peut-être trop facilement acquise : celle que l’antisémitisme était contenu, qu’il avait été largement vaincu par l’histoire, par l’éducation et la mémoire, par le droit et les institutions démocratiques. L’antisémitisme le plus virulent semblait être devenu l’apanage de quelques groupuscules nostalgiques, des négationnistes ou de certains prédicateurs acharnés.
Dès le 8 octobre 2023 et les premières expressions publiques de soutien aux actions terroristes, sur le cadavre de plus de mille civils … pour la plupart pacifistes, une nouvelle vague mondiale d’antisémitisme a déferlé.
Les faits sont là. Documentés, recensés et analysés. Nos rapports pour la Suisse romande, comme ceux de la FSCI et de la GRA pour la Suisse alémanique, italienne et rhéto-romane, disent une réalité que nul ne peut sérieusement ignorer :
Depuis le 7 octobre 2023, l’antisémitisme a connu une hausse considérable en Suisse, particulièrement dans l’espace numérique, mais aussi dans l’espace public. Nous avons recensé 944 actes antisémites en Suisse romande en 2023, soit une hausse de 68 % par rapport à 2022 ; puis 1’789 actes en 2024, soit une nouvelle augmentation de près de 90 %. En 2025, la CICAD aura recensé 2’438 incidents, un nouveau record.
Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques.
Ce sont des vies inquiètes.
des enfants qui hésitent à dire qu’ils sont juifs.
des parents qui recommandent la prudence.
Ce sont des étudiants qui se taisent.
Des Suisses de confession juive qui se demandent si leurs concitoyens les voient encore pleinement comme leur égal.
Cela devrait nous alarmer tous.
Car l’antisémitisme n’est jamais seulement un problème pour la population de confession juive. Il est toujours le symptôme d’une crise démocratique. Il annonce, plus qu’il ne suit, l’affaissement du lien civique. Il commence par viser la minorité mais finit toujours par menacer la société dans son ensemble.
C’est pourquoi notre préoccupation aujourd’hui n’est pas seulement la sécurité d’une minorité nationale. Notre préoccupation est la paix civile et la dignité du débat public , notre capacité collective à reconnaître la haine, même lorsqu’elle change de vocabulaire, ou se drape dans les habits de la vertu.
L’un des phénomènes les plus inquiétants de cette déferlante mondiale… réside précisément là : dans le dévoiement du langage.
George Orwell l’avait formulé avec lucidité: « Le langage politique est destiné à rendre les mensonges véridiques et le meurtre respectable. » dénonçant ainsi la manipulation sémantique qui maquille la brutalité, euphémise la violence ou donne à l’inacceptable une apparence de respectabilité.
Or nous y sommes.
Lorsque l’on ne dit plus « Juif », mais que l’on dit « sioniste » avec la même charge de mépris, de soupçon et d’exclusion, nous y sommes.
Lorsque l’on prétend critiquer un État, mais que l’on rend collectivement suspects élèves, étudiants ou institutions juives, nous y sommes.
Lorsque l’on transforme un désaccord politique en assignation identitaire, nous y sommes.
Lorsque des slogans hurlés dans la rue.. donnent à entendre.. non pas une critique, mais une menace, nous y sommes.
Et lorsque notre société répond par le silence, par la gêne, par la minimisation ou par la contextualisation alors… nous y sommes plus encore.
Il ne s’agit assurément pas d’interdire la critique d’un gouvernement … quel qu’il soit … ou de confondre tout débat sur Israël avec de l’antisémitisme, comme le voudrait la frange la plus extrémiste de l’échiquier politique israélien.
Il s’agit de fixer une limite morale simple : Quand bien même légitime, aucune cause, aucune souffrance, aucune indignation politique ne donne le droit de recycler les vieux motifs de la haine antijuive.
Aucune cause ne justifie que l’on tienne nos concitoyens juifs pour responsables de décisions qui ne les concernent pas.
Aucune cause ne justifie que l’on fasse du mot « sioniste » un repoussoir injurieux, un substitut commode, une manière de dire « Juif » sans le dire, comme l’avait entrevu Jankélévitch il y a des décennies déjà.
Aucune cause ne justifie que l’on habitue notre espace public à l’idée que certains de nos concitoyens seraient moins légitimes ou moins innocents.
Victor Klemperer, qui a étudié la langue du Troisième Reich, écrivait que les mots peuvent agir comme de « minuscules doses d’arsenic ». Ils sont absorbés presque sans qu’on s’en aperçoive ; phrase après phrase, slogan après slogan, ils finissent par empoisonner toute une société.
Les mots doivent être pris au sérieux.
L’histoire… nous a appris que les violences commencent rarement par les violences elles-mêmes. Elles commencent par le langage. Par des insinuations, des inversions, des contre-vérités et des mensonges. Par des mots qui déshumanisent…qui isolent. Des mots qui nous rendent disponibles à la haine.
L’antisémitisme s’est sans cesse renouvelé… il ne se présente pas toujours sous les traits anciens que nous savons reconnaître. Il ne s’annonce pas toujours comme une haine des Juifs. Parfois, il parle la langue de l’émancipation, se réclame de la justice ou du combat anti-raciste, tout en tolérant, contre les Juifs, essentialisés, ce qu’il condamnerait immédiatement contre n’importe quelle autre minorité.
Cette hypocrisie doit être nommée car il existe une forme de paresse morale qui consiste à répéter des mots sans interroger ce qu’ils transportent.
Il existe une paresse civique qui consiste à se dire que ce n’est pas notre affaire.
Mais l’antisémitisme est l’affaire de tous.
La paix civile ne se maintient pas toute seule et elle n’est pas un acquis définitif. C’est une discipline collective qui exige de chacun vigilance, courage et parfois même un inconfort dans ses certitudes.
Il faut avoir le courage de rappeler que les Juifs de Suisse n’ont pas à se justifier d’exister ni de manifester leur identité sous toutes ses facettes, de défendre leurs convictions, ou simplement de vivre en paix. Ils n’ont pas à être soumis à des injonctions … qui les classerait dans la catégorie des bons… ou des mauvais… par des procureurs auto-proclamés.
Jean-Paul Sartre écrivait que l’antisémite ne cherche pas d’abord à convaincre par de bons arguments, mais à intimider et à déconcerter. Cette constatation demeure d’une grande actualité. L’antisémitisme est rarement une pensée rigoureuse ; c’est une passion accusatrice. Il veut moins comprendre que désigner. Moins débattre que salir. Moins convaincre que mettre au ban.
Face à cela, l’indifférence n’est jamais neutre. Le silence n’apaise pas la haine, au contraire elle lui laisse de l’espace.
« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Cette phrase d’Albert Camus devrait nous accompagner. Car mal nommer l’antisémitisme, c’est déjà commencer à l’excuser. Le réduire à une maladresse, à une colère légitime ou à une opinion c’est ajouter au malheur du monde. C’est donner à la haine le bénéfice du doute qu’elle ne mérite pas.
Bien nommer, au contraire, ce n’est pas hystériser le débat.
C’est le civiliser.
Bien nommer, ce n’est pas interdire la critique politique.
C’est empêcher qu’elle devienne une licence pour haïr.
Notre engagement doit donc être double.
D’abord, un engagement contre les actes : insultes, menaces, agressions, intimidations, y compris en ligne. Il faut signaler, documenter, poursuivre et sanctionner si nécessaire. L’État de droit doit être ferme, parce qu’une démocratie qui ne protège pas ses citoyens contre la haine discriminatoire trahit sa promesse fondamentale.
Ensuite il faut un engagement contre l’atmosphère, contre l’ambiance délétère dans laquelle nous avons sombré.
Car avant les actes, il y a un climat et avant l’agression l’accoutumance au mépris.
Dans nos écoles, il faut enseigner l’histoire, mais aussi les mécanismes du préjugé. Il faut expliquer que l’antisémitisme n’est pas seulement une opinion hostile ; c’est une structure ancienne, plastique, capable de se recomposer selon les époques. Hier religieux, racial ou complotiste, il peut aujourd’hui se formuler dans certains cas sous les traits d’un antisionisme obsessionnel, absolu, essentialisant.
Dans nos universités, il faut défendre la liberté académique, mais refuser que l’intimidation militante remplace la pensée. Une université n’est pas un tribunal populaire. Elle n’est pas un lieu où l’on assigne des étudiants à une culpabilité collective. Elle doit rester un espace de savoir, de discussion … de complexité, même dérangeante.
Dans la vie publique l’antisémitisme peut surgir à l’extrême droite, d’où il n’a jamais disparu. Mais il peut surgir aussi dans une partie de l’extrême gauche lorsque l’obsession d’Israël bascule dans la négation du droit des Juifs à l’auto-détémination ou dans l’importation d’un conflit en recyclant de vieux tropes antijuifs. Les rapports de la CICAD ou de la FSCI, comme tous les observateurs internationaux, rappellent que l’antisémitisme n’a pas de camp politique ou social et traverse toute la société. C’est donc à la société dans son ensemble qu’il incombe de lutter.
Cette lucidité ne doit pas nous diviser. Elle doit nous obliger.
Nous devons refuser les indignations sélectives et les solidarités conditionnelles.
Nous devons refuser ce dévoiement moral qui demande aux suisses de confession juive d’être comptables des actes d’un pays tiers, de le rejeter pour mériter d’être défendu.
Nous vivons dans une pays de dialogue… de pluralisme… de respect. Nos villes et nos cantons sont façonnés par l’idée que des convictions différentes peuvent coexister dans un même espace public. Cette tradition est précieuse. Mais … elle n’est pas automatique.
La paix civile ne consiste pas à éviter les sujets difficiles … mais à les affronter sans déshumaniser l’autre.
La paix civile ne consiste pas à ménager les extrémistes mais à protéger les citoyens.
Et protéger les citoyens commence par protéger le sens des mots.
Dire qu’un acte antisémite … est antisémite. Dire qu’un slogan qui vise les Juifs, même par détour est… antisémite.
Dire qu’une comparaison avec le nazisme, utilisée pour salir collectivement Israël et les Juifs, est une violence symbolique antisémite.
Dire qu’un appel à exclure les « sionistes » de nos quartiers, de nos lieux d’étude et de culture, de nos espaces communs, ne peut être entendu abstraitement par ceux qui savent ce que l’histoire européenne a connu avant que les lumières n’éclairent les consciences : l’exclusion des Juifs des lieux ordinaires de la vie.
Il ne s’agit pas d’interdire la passion politique.
Il s’agit de rappeler que la passion politique n’abolit pas la responsabilité morale.
Hannah Arendt nous a appris que le mensonge organisé ne détruit pas seulement la vérité ; il détruit notre capacité commune à habiter le même monde. Quand les mots ne décrivent plus, mais accusent ; quand ils n’éclairent plus, mais enrôlent ; quand ils ne cherchent plus la vérité, mais la domination, alors la démocratie s’affaiblit.
C’est pourquoi nous devons choisir une autre voie.
Celle de la vigilance, de la clarté et de la fraternité exigeante.
Une voie où la défense des Juifs ne serait pas une cause communautaire, mais une cause publique.
Une voie où l’on pourrait critiquer le gouvernement israélien sans nier le droit du peuple juif à disposer d’un état souverain.
Une voie où l’on pourrait pleurer toutes les victimes civiles sans hiérarchiser les douleurs ni importer ici les logiques de guerre.
Mais elle est difficile. Elle demande de la nuance, et la nuance est exigeante. Elle demande de la précision, et la précision est moins spectaculaire que le slogan. Elle demande du courage, et le courage est plus risqué que l’indignation de circonstance.
Elle doit s’appuyer sur des institutions fortes et sur un engagement de nos autorités qui lui permette d’exister dans le fracas du monde. Interdire les symboles nazis au plan fédéral ou recourir … systématiquement … à la définition opérationnelle de l’antisémitisme de l’IHRA, comme plus de 1’300 entités de par le monde et 47 gouvernements nationaux, seraient autant de signaux envoyés par la collectivité à tous ceux qui cherchent à la défaire.
Cet engagement ne devrait être ni de droite ni de gauche.
Il doit prend racine dans notre immense responsabilité face à l’histoire et notre volonté de voir notre modèle unique de société perdurer au-delà des violences politiques, symboliques et sémantiques qui viennent attaquer ses fondements.
Chers amis
Une société qui laisse les mots se corrompre laisse déjà la haine s’organiser.
Une société qui détourne le regard prépare sa propre faiblesse.
Mais une société qui défend ses concitoyens juifs défend, en réalité, tous ses concitoyens
Je vous remercie.
