À propos des critiques relayées contre notre matériel pédagogique

À propos des critiques relayées contre notre matériel pédagogique

Genève, le 5 août 2026

La CICAD a pris connaissance de l’article de la Tribune de Genève consacré à son matériel pédagogique. Avant toute réaction, nous avions demandé à prendre connaissance de la prise de position à laquelle il était fait référence. Il faut le dire clairement : à ce stade, il n’existe aucune interpellation formelle de la Fédération des enseignantes et enseignants genevois (FEG), aucun document, aucune démarche signée qui nous soit parvenue. Les critiques relayées par la presse sont portées par une voix qui n’est même pas nommée. C’est en pleine connaissance de cette réalité que nous rétablissons les faits, sur la méthode comme sur le fond.

Une mise en cause anonyme, jamais adressée à la CICAD

Il faut être clair sur ce dont il s’agit. À aucun moment la CICAD n’a été saisie : aucun courrier, aucun appel, aucune demande d’échange. Nous découvrons ces griefs par voie de presse, et ils sont portés par une personne qui n’est pas nommée. On met publiquement en cause une association qui lutte contre l’antisémitisme, on réclame son éviction des écoles, et nul ne l’assume à visage découvert.

Accuser sans se nommer, et sans jamais s’adresser à celui que l’on met en cause, c’est l’exact contraire de la démarche loyale et du dialogue dont on se réclame. Cette mise en cause s’inscrit, par ailleurs, dans une séquence politique. Elle se greffe sur la pétition du Collectif pour les droits humains, qui réclame la suppression des subventions publiques à la CICAD : une pétition marquée idéologiquement, qui fait l’objet d’une plainte de la CICAD. On est loin d’une préoccupation strictement scolaire.

Ce que fait la CICAD dans les écoles

La CICAD intervient dans les établissements avec un objectif clair : sensibiliser les élèves aux mécanismes des préjugés, du racisme, de l’antisémitisme et des discriminations. Ce travail relève de l’éducation à la citoyenneté ; il vise à développer l’esprit critique, la capacité à identifier les stéréotypes et à comprendre comment se construisent les discours de haine.

Concrètement, en dehors de la Journée de la Mémoire, la CICAD intervient chaque année scolaire, d’octobre à juin, auprès d’environ 3000 élèves. Nos ateliers s’articulent autour de trois modules : « Racisme et antisémitisme », « Fake news et préjugés » et « Comment déconstruire un préjugé ». Au fil de ces interventions, nous sommes allés dans plus de 85 écoles et avons touché près de 130 classes de 6e, 7e et 8e primaire.Elles ont lieu à la demande des établissements et en collaboration avec les enseignants, dont les retours soulignent l’utilité de ces espaces de réflexion.

Nos bandes dessinées, que nous assumons pleinement, sont diffusées de longue date, notamment auprès des enseignants, et peuvent être utilisées en classe, toujours dans un cadre pédagogique et selon les souhaits des enseignants. Elles s’inscrivent dans un travail plus large et structuré, adapté à l’âge des élèves et construit en lien avec les objectifs de l’enseignement public. Nous sommes, enfin, attachés au principe de neutralité de l’école. Cette neutralité ne signifie pas l’absence de toute discussion sur la discrimination ou la haine : elle exige au contraire que ces sujets soient traités avec rigueur, méthode et dans un cadre pédagogique clair. C’est précisément notre démarche.

Ce que sont ces bandes dessinées

« Préjugés » et « Préjugés II, les artisans de la haine » sont des bandes dessinées consacrées à la Shoah, au génocide des Tutsi au Rwanda, aux Protocoles des Sages de Sion, au négationnisme, au complotisme et à la diffamation en ligne. Elles réunissent quelques-uns des plus grands noms de la bande dessinée internationale et sont préfacées par un spécialiste de l’antisémitisme parmi les plus reconnus. Leur objet n’est pas de faire de la politique : il est de déconstruire, planche après planche, les mécanismes de la haine.

Lorsqu’elles sont présentées en milieu scolaire, ce n’est jamais « brut ». Le Département de l’instruction publique l’a d’ailleurs lui-même confirmé : cela n’a lieu que sous la supervision des enseignants et avec un accompagnement pédagogique.

Sur les accusations précises

Sur le prétendu « discours religieux ». La CICAD n’aborde jamais les questions ni les pratiques religieuses. Que, dans un récit historique, un personnage évoque la « terre de Moïse », la dispersion d’un peuple aux environs de l’an 135 ou l’espérance d’un retour, cela ne relève pas de l’enseignement d’une religion : c’est de l’histoire et de la mémoire. Y voir de la propagande, c’est confondre le rappel d’un passé douloureux avec un message de foi.

Sur la prétendue « stigmatisation des arabo-musulmans ». Parlons du fond. L’histoire visée, « L’Injure », est d’abord un récit de fraternité, porté par Karim, un écolier musulman : deux enfants, un terrain de foot, une amitié que des extrémistes cherchent à empoisonner par la haine du Juif. La bande dessinée met en scène cette haine pour la dénoncer, non pour la propager, et elle donne à voir, par-delà l’instrumentalisation, la solidarité de ces deux enfants.

Extraire une seule réplique, la couper de son sens et en faire une attaque contre tous les Arabes et tous les musulmans, c’est dévoyer un message de fraternité pour servir d’autres

intérêts. C’est l’exact contraire d’une stigmatisation : nous nommons l’antisémitisme là où il se manifeste, précisément pour apprendre aux enfants à s’en libérer. Sur le prétendu « récit sioniste ». Ces bandes dessinées ne portent pas sur l’État d’Israël, ni sur 1948, ni sur le conflit israélo-palestinien. Exiger qu’une pédagogie de la Shoah « intègre » le nettoyage ethnique, la colonisation ou l’actualité de Gaza, c’est réclamer que l’on projette un conflit contemporain sur une œuvre de mémoire. Cette projection est idéologique ; nos albums ne le sont pas. Et employer l’expression « récit sioniste » pour disqualifier un enseignement sur la Shoah, c’est très exactement le glissement rhétorique que ces ouvrages décrivent. Sur nos statuts. On nous reproche de combattre « l’antisionisme comme forme contemporaine de l’antisémitisme ». Cette formulation reprend la définition de l’IHRA, dont s’inspire la Confédération elle-même. Or l’IHRA précise expressément que la critique de l’État d’Israël comparable à celle que l’on adresserait à tout autre État n’est pas antisémite. Nous ne confondons pas la critique d’un gouvernement avec la haine des Juifs ; encore faut-il ne pas faire l’inverse, en habillant de « critique politique » le refus de nommer l’antisémitisme.

Sur l’indépendance de la CICAD

Un mot, enfin, sur la question de la « validation » du contenu. La CICAD conçoit ses ouvrages avec des professionnels, sur des bases historiques et pédagogiques rigoureuses, et elle en assume seule l’entière responsabilité éditoriale. Il n’appartient à aucune autorité publique de valider le contenu d’une association, et c’est heureux : ce serait contraire à la liberté d’expression et à la liberté associative. Faire de cette indépendance un motif de suspicion, c’est inverser les valeurs mêmes que l’on prétend défendre au nom de l’école.

Une pensée pour les enseignants

Nous avons, enfin, une pensée pour les enseignantes et les enseignants. Ils méritent mieux qu’une mise en cause anonyme conduite en leur nom, sous la bannière de la FEG. Leur métier affronte des enjeux autrement plus importants et plus urgents, et ce n’est pas les servir que de les entraîner dans une polémique fabriquée. La CICAD travaille avec eux depuis des années, à leur demande, dans le respect et la confiance : c’est ce lien que nous voulons préserver, et notre porte leur reste ouverte.

En conclusion

La réalité est simple. Au moment où l’antisémitisme atteint des niveaux inédits, où des appels au boycott et des pétitions cherchent à assécher puis à écarter la CICAD, on voudrait aussi la chasser des écoles. Ce serait priver la jeunesse genevoise de l’un des rares outils de mémoire et d’esprit critique face à la haine, précisément quand elle en a le plus besoin. La CICAD ne se laissera pas intimider. Elle demeure ouverte, comme elle l’a toujours été, à un dialogue véritable, y compris avec les enseignants et leurs représentants. Mais elle n’acceptera pas que la lutte contre l’antisémitisme soit rebaptisée « parti pris politique ». Ce serait donner raison, dans les faits, à ceux que ces bandes dessinées combattent.