Antisémitisme en Suisse romande: «Certains Juifs cachent désormais leur identité pour éviter les problèmes»
Antisémitisme en Suisse romande: «Certains Juifs cachent désormais leur identité pour éviter les problèmes»
Trois ans après le 7-Octobre, Johanne Gurfinkiel décrit la peur qui pèse sur les Juifs de Suisse romande. Le secrétaire général de la Cicad dénonce une banalisation de l’antisémitisme et répond aux critiques visant son organisation.
Trois ans après les attaques terroristes perpétrées par le Hamas le 7 octobre 2023 en Israël, l’antisémitisme reste à des niveaux records en Suisse romande. La Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad) a recensé 2438 incidents en 2025, majoritairement en ligne, soit une hausse de 36% en un an.
Derrière ces chiffres, son secrétaire général Johanne Gurfinkiel décrit une peur qui s’installe dans le quotidien des Juifs. Lui-même vivement critiqué (lire ci-dessous), il dénonce la banalisation de certains discours sous couvert de défense de la cause palestinienne. Entretien.
Johanne Gurfinkiel, trois ans après le 7-Octobre, qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans l’évolution de l’antisémitisme en Suisse romande?
La situation reste très préoccupante. Ce qui s’est aggravé, c’est la manière dont on occulte l’antisémitisme en lui trouvant un prétexte dans la situation au Proche-Orient. Dans certaines sphères, en particulier à gauche, il bénéficie d’un silence assourdissant.
Cela ne signifie pas qu’il faille fermer les yeux sur Gaza: c’est un drame humanitaire terrible et on ne peut pas rester sans émotion face aux victimes civiles. Mais cette émotion ne justifie jamais que des Juifs, ici, deviennent des cibles.
Comment cette inquiétude se traduit-elle dans le quotidien des Juifs de Suisse romande?
La peur est très présente et elle ne repose pas seulement sur ce qui circule sur les réseaux sociaux. Nous documentons des faits concrets: une fillette de 12 ans agressée par d’autres enfants, des élèves montrés du doigt ou mis à l’écart, des personnes identifiables comme juives insultées.
“Nous sommes pris en tenailles entre la menace historique de l’extrême droite et l’antisémitisme virulent qui s’exprime aussi dans certains milieux d’extrême gauche. ”
Certains cachent désormais leur identité religieuse pour éviter les problèmes. Des personnes nous appellent après avoir entendu des propos antisémites au travail. Quand nous leur demandons comment elles ont réagi, elles répondent qu’elles n’ont rien dit, parce que leurs collègues ne savent pas qu’elles sont juives. Elles craignent de compromettre leur emploi ou leurs relations sociales en s’exposant.
Cette peur conduit-elle des membres de la communauté juive à envisager de quitter la Suisse?
Pas à ma connaissance, même si la question se pose pour certains. Ce qui se passe à l’étranger nourrit aussi l’angoisse ici.
Des gens me disent qu’ils ne peuvent pas prendre publiquement position, qu’ils veulent simplement préserver une vie normale. Il faut entendre cette crainte et comprendre ce à quoi ils sont confrontés.
Vous reprochez à certains milieux de gauche de fermer les yeux sur l’antisémitisme. A quoi faites-vous référence?
Si les manifestations en faveur de la cause palestinienne sont parfaitement légitimes, elles n’autorisent pas à mettre à l’index ou à exclure des personnes parce qu’elles sont juives ou désignées comme sionistes.
“Lorsque l’antisionisme vise la disparition de cet Etat juif, il constitue, à nos yeux, une forme d’antisémitisme.”
Lors de la grève féministe, à Genève, Lausanne ou Fribourg, des personnes ont été exclues pour ces motifs. Comment appeler cela autrement qu’une discrimination? Le terme «sioniste» sert aussi à remplacer le mot «juif», tout en reprenant les mêmes stéréotypes.
Ces comportements devraient susciter une condamnation ferme et large. C’est l’absence d’une telle réaction que je dénonce.
L’extrême droite ne demeure-t-elle pas un foyer majeur de l’antisémitisme?
Son antisémitisme reste très présent et actif, et nous continuons à le combattre. Nous avons notamment signalé au Ministère public une manifestation organisée par Résistance helvétique dans le canton de Vaud, réunissant des figures de l’extrême droite française.
Nous sommes pris en tenailles entre cette menace historique et l’antisémitisme virulent qui s’exprime aussi dans certains milieux d’extrême gauche. D’où qu’il vienne, il doit être combattu avec la même fermeté.
Vos détracteurs estiment que vos chiffres sont exagérés, car ils incluraient de simples critiques de la politique israélienne. Que leur répondez-vous?
Nous recevons des milliers de signalements, qui nécessitent un travail de tri. Et non, une critique, même virulente, de la politique israélienne n’est pas en soi antisémite.
Notre travail consiste précisément à distinguer ces prises de position des attaques visant des personnes en raison de leur identité juive.
Où situez-vous alors la frontière entre antisionisme et antisémitisme?
Il faut d’abord préciser les termes. Le sionisme désigne la volonté de créer un Etat juif, sans définir ses frontières ni la politique de son gouvernement. L’antisionisme ne peut donc pas être présenté comme un simple synonyme de critique de la politique israélienne.
Lorsqu’il vise la disparition de cet Etat juif, il constitue, à nos yeux, une forme d’antisémitisme.
“Les Juifs de Suisse ne sont ni les ambassadeurs ni les porte-parole du gouvernement israélien. Ils n’ont donc pas à prendre position pour obtenir un «passeport de respectabilité»”
Il existe aussi des Juifs qui s’opposent au sionisme: c’est leur droit. Mais on peut contester très vivement les décisions du gouvernement israélien sans remettre en cause l’existence de cet Etat. Sur la critique politique en tant que telle, la Cicad n’a pas à intervenir.
Les déclarations de certains membres du gouvernement israélien ne contribuent-elles pas à envenimer la situation?
Certaines sont extrêmement dures et il est légitime qu’elles suscitent des réactions. Mais elles ne justifient jamais de s’en prendre à des personnes juives.
Les Juifs de Suisse ne sont ni les ambassadeurs ni les porte-parole du gouvernement israélien. Ils n’ont donc pas à prendre position pour obtenir un «passeport de respectabilité». Leur identité ne saurait les rendre responsables des choix politiques de cet Etat.
Je refuse de la même manière qu’on impose aux musulmans une responsabilité collective face au terrorisme.
Les autorités en Suisse romande prennent-elles suffisamment la mesure de la situation?
Elles devraient se montrer plus fermes, comme l’ont fait les autorités alémaniques dans les universités et l’encadrement des manifestations. Croire qu’il suffit de laisser chacun s’exprimer, même avec violence, pour que la situation s’apaise est une erreur.
Je regrette aussi le malaise qui s’installe dans certaines écoles: parler de la Shoah reste accepté, mais aborder l’antisémitisme contemporain devient compliqué. C’est pourtant là que le besoin de prévention existe. Nous attendons une mobilisation politique plus nette.
Critiquée, la Cicad réplique
Subventions contestées, procédure judiciaire dénoncée et indépendance mise en cause: la Cicad est sous pression. Ses détracteurs lui reprochent de mêler lutte contre l’antisémitisme et défense de l’Etat israélien.
Une pétition déposée le 5 mai avec un peu plus de 4000 signatures réclame la suppression de ses aides publiques et la fin de ses interventions scolaires à Genève. Elle émane du Collectif pour la défense des droits humains-Genève, soutenu notamment par des formations de la gauche radicale et des mouvements propalestiniens.
La subvention municipale s’élève à 102 000 francs par an, dont une partie est restituée en raison de la situation financière favorable de l’association. Le canton a, lui, versé 45 000 francs en 2024.
Pour Johanne Gurfinkiel, l’objectif est clair: priver la Cicad de ses moyens et la discréditer pour la faire disparaître du débat public. Il assure demander en vain des preuves d’un engagement de l’association au service de la politique israélienne.
Ces accusations fragilisent, selon lui, la confiance de ses partenaires, jusque dans les écoles où elle intervient. Les subventions reconnaissent, souligne-t-il, un travail d’intérêt public auprès des élèves et des victimes.
Procédure judiciaire
Le conflit a aussi gagné les tribunaux. La Cicad a engagé une action civile contre le député socialiste genevois Sylvain Thévoz pour atteinte à la personnalité, réclamant notamment le retrait de publications sur les réseaux sociaux.
Une pétition lancée par le cinéaste Jacob Berger dénonce une «procédure-bâillon». Forte de 1400 signatures au 17 septembre, elle compte parmi ses soutiens l’ancienne conseillère fédérale socialiste Micheline Calmy-Rey, la coprésidence du PS suisse Mattea Meyer et Cédric Wermuth ou encore la présidente des Verts suisses Lisa Mazzone.
Johanne Gurfinkiel conteste toute censure: selon lui, la procédure ne vise pas les positions propalestiniennes du député, mais les accusations de «double allégeance» qui discréditent l’association. Il revendique le droit de défendre sa réputation.
