Johanne Gurfinkiel : « Il y a aujourd’hui une forme de libération décomplexée de la haine »
Johanne Gurfinkiel : « Il y a aujourd’hui une forme de libération décomplexée de la haine »
ENTRETIEN
Secrétaire général de la CICAD, Johanne Gurfinkiel est en première ligne dans la lutte contre les discours et les actes de haine, dont le dernier ces derniers jours à Lucerne. Il revient pour Actu J sur les défis liés à l’antisémitisme en Suisse.
La CICAD va déposer plainte contre un cinéma genevois. Pouvez-nous en dire plus sur ce qui a motivé cette démarche ?
Johanne Gurfinkiel : En parfaite coordination avec le Festival international du film des cultures juives de Genève (GIJFF), la CICAD (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation) a déjà mandaté un avocat pour étudier la possibilité d’une plainte sur le volet civil. Il s’agit d’une démarche sérieuse, conduite avec responsabilité, dans le respect du droit.
Ce festival culturel, apolitique et parfaitement intégré dans le paysage genevois, a été écarté sans justification recevable, uniquement en raison d’un climat d’opinion devenu toxique. Ce que nous dénonçons, c’est une forme de censure fondée non pas sur un contenu problématique — il n’y en avait pas — mais sur l’identité perçue des organisateurs et du festival lui-même. C’est une dérive grave. Comprendre ou excuser cette décision revient à normaliser l’idée qu’un événement culturel juif pourrait, par essence, poser problème.
Quelles sont les formes que prend aujourd’hui cette haine ?
J.G : Depuis le 7 octobre, nous faisons face à une recrudescence inédite des actes antisémites en Suisse romande. Cela se manifeste sous de nombreuses formes :
Agressions verbales ou physiques, inscriptions haineuses, menaces, dénigrements publics, harcèlement en ligne.
Mais ce qui est tout aussi préoccupant, ce sont les signaux plus diffus : les exclusions symboliques, les silences gênés, les équidistances prudentes qui tendent à valider une mise à l’écart de la présence juive, même quand elle est purement culturelle.
Comment expliquez-vous cette libération de la parole haineuse dans la rue comme sur les réseaux sociaux ?
J.G : Il y a aujourd’hui une forme de libération décomplexée de la haine. Usant du prétexte de la critique politique israélienne, il a été stupéfiant d’observer comment un certain nombre de digues ont pu sauter. Ce phénomène est mondial.
L’antisémitisme est souvent requalifié, euphémisé, enveloppé dans des discours politiques ou militants qui prétendent viser autre chose mais qui, dans les faits, ciblent des citoyens juifs pour ce qu’ils sont. Sur les réseaux sociaux, les mécanismes de haine s’emballent, avec très peu de modération, et dans la rue, la parole antisémite est plus audible, plus assumée. Ce relâchement des digues morales est extrêmement préoccupant.
Avez-vous le sentiment que la Suisse prend aujourd’hui la mesure de ce phénomène ?
J.G : Les pouvoirs publics entendent nos alertes, mais il a encore trop souvent une frilosité à nommer les choses. Nous avons besoin de prises de position claires, non pas seulement en principe, mais face à des cas concrets.
Dans l’affaire du festival par exemple, ce que nous attendions de la part des élus, c’était un positionnement sans équivoque. Or, certains ont préféré l’entre-deux, l’équilibre, l’apaisement. Mais ce n’est pas apaiser que de ne pas nommer une injustice : c’est la rendre acceptable. Et cela, nous ne pouvons l’accepter.
L’invisibilisation de l’antisémitisme devient monnaie courante pour de multiples motifs tout aussi pathétiques les uns que les autres.
À titre personnel, après des mois de lutte contre ce flot de haine, qu’est-ce qui vous donne encore espoir ?
J.G : Ce qui me donne espoir, ce sont les voix, nombreuses, qui se sont élevées, s’élèvent un peu plus jour après jour parfois en silence, parfois publiquement pour dénoncer ce climat. Ce sont ces femmes et ces hommes engagés dans la culture, dans l’éducation, dans la société civile, qui refusent que l’identité juive soit symbole d’exclusion. Ce sont aussi les jeunes générations, qui veulent comprendre, dialoguer, et qui savent que notre démocratie ne tient que si chacun y a sa place, sans avoir à se justifier de ce qu’il est. Il y a, comme je l’indiquais, un immense travail de communication et de pédagogie auquel il faut s’atteler jour après jour. Ne rien lâcher malgré les menaces, les invectives et les mises à l’écart. C’est à la fois un rapport de force avec des entités et des individus hostiles ainsi qu’un travail d’information et de mobilisation auprès de la population. Enfin, les collaborations et les échanges avec des organisations sœurs à travers le monde sont plus que jamais nécessaires. C’est par la mobilisation et la solidarité que nous pourrons mieux combattre cet ouragan antisémite.
La CICAD poursuivra sans relâche son action. Notre engagement est clair : défendre sans concession les droits des citoyens juifs de Suisse à vivre leur identité, leur culture, leur spiritualité et leurs engagements, librement et dignement. Sans condition.
Sans soupçon.
Et sans silence complice.