Regarder la réalité en face
Regarder la réalité en face
Edito de Johanne Gurfinkiel, Secrétaire général de la CICAD.
La lutte contre l’antisémitisme commence par une exigence simple: regarder la réalité en face et la nommer avec précision.
Les chiffres sont alarmants. En 2025, la CICAD a recensé 2’438 actes antisémites en Suisse romande, un niveau jamais atteint depuis la mise en place de notre dispositif de monitoring.
Mais derrière ces chiffres se trouvent des réalités bien concrètes : des élèves pris pour cible dans les écoles, des familles confrontées à l’insulte ou à la menace, des citoyens agressés dans l’espace public. Chaque signalement correspond à une situation vécue et rappelle que l’antisémitisme n’est pas une abstraction statistique.
Ces chiffres ne traduisent pas seulement une hausse des incidents : ils révèlent aussi une transformation des formes que prend aujourd’hui l’antisémitisme.
L’antisémitisme n’a pas disparu : il a changé de langage.
Si les formes traditionnelles, théories du complot, négationnisme, accusations de double loyauté, demeurent bien présentes, une autre dynamique s’affirme aujourd’hui avec une visibilité croissante : celle d’un antisémitisme qui s’exprime désormais à travers le langage de l’antisionisme radical.
Ce que certains chercheurs décrivent comme un « nouvel antisémitisme » repose souvent sur
une substitution lexicale stratégique. Le terme « sioniste » est utilisé comme un euphémisme ou un code permettant de désigner des Juifs tout en évitant l’usage explicite d’un vocabulaire antisémite. Cette rhétorique permet à ses auteurs de prétendre cibler une idéologie politique, alors même que les propos visent en réalité une communauté ethnoreligieuse dans son ensemble.
Les slogans tels que « Tout le monde déteste les sionistes », entendus lors de manifestations à Genève ou à Lausanne, illustrent clairement cette stratégie sémantique. On a également pu entendre le slogan « Pas de sionistes dans nos quartiers, pas de quartier pour les sionistes », qui traduit explicitement une logique d’exclusion visant des individus en raison de leur identité réelle ou supposée.
Ce type de slogan est particulièrement révélateur : sous couvert d’une rhétorique politique, il exprime en réalité une logique d’exclusion visant des individus identifiés comme juifs et les désigne comme indésirables dans l’espace social.
Derrière la critique d’un État ou d’une politique étrangère peut ainsi se dissimuler une intention discriminatoire visant des personnes en raison de leur identité juive.
La critique d’Israël appartient pleinement au débat démocratique
Mais lorsque cette critique se transforme en négation du droit du peuple juif à l’autodétermination ou en stigmatisation de personnes juives en raison de leur identité réelle ou supposée, elle cesse d’être une critique politique : elle devient une forme contemporaine d’antisémitisme.
Dans ce contexte, la question des mots et des définitions devient centrale. Nommer précisément les phénomènes n’est pas un exercice théorique : c’est une condition essentielle pour pouvoir identifier, analyser et combattre efficacement l’antisémitisme sous ses formes contemporaines.
La CICAD a fait un choix clair, qui rejoint celui de nombreuses institutions internationales et organisations spécialisées travaillant sur ces questions : s’appuyer sur la définition opérationnelle de l’antisémitisme adoptée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Organisation intergouvernementale réunissant aujourd’hui 35 États membres, l’IHRA constitue l’un des principaux cadres internationaux de coopération en matière de recherche, d’éducation et de mémoire de la Shoah. Sa définition opérationnelle s’est progressivement imposée comme un outil de référence pour comprendre et identifier les manifestations contemporaines de l’antisémitisme.
Il convient de rappeler un point essentiel : les critères d’analyse utilisés par la CICAD, fondés notamment sur la définition opérationnelle de l’antisémitisme adoptée par l’Alliance internationale pour la mémoire de
l’Holocauste (IHRA), n’ont pas été modifiés. Ils sont appliqués de manière constante depuis de nombreuses années et sont clairement présentés dans ce rapport. Cette stabilité méthodologique est indispensable pour garantir la cohérence du suivi et permettre une lecture fiable de l’évolution du phénomène dans le temps.
Cette exigence de rigueur et de clarté s’inscrit dans un contexte où la lutte contre l’antisémitisme ne peut être portée par une seule organisation. Elle repose aussi sur l’engagement d’élus, d’institutions et d’acteurs de la société civile.
Il faut saluer les nombreux élus, responsables institutionnels et acteurs de la société civile qui, ces derniers mois, se sont élevés aux côtés de la CICAD pour dénoncer l’antisémitisme et défendre un débat public fondé sur la responsabilité et le respect.
Leur engagement contraste avec celui de certains acteurs qui cherchent à mener des campagnes de délégitimation contre la CICAD, parfois au moyen de discours incendiaires qui contribuent à détériorer le climat public.
Dans ce contexte, certains ressorts classiques de l’antisémitisme ont également refait surface avec une inquiétante banalisation. Les accusations de « double allégeance », qui prétendent mettre en doute la loyauté des Juifs à l’égard de leur pays de de citoyenneté, se sont imposées dans certains discours publics ou militants. Ces insinuations, qui appartiennent à l’histoire longue
de l’antisémitisme européen
visent à placer les Juifs dans une position suspecte, comme s’ils étaient par nature extérieurs à la communauté nationale.
Cette rhétorique entre aujourd’hui en résonance avec certaines formes d’antisionisme radical. En associant systématiquement les Juifs, où qu’ils vivent, aux politiques de l’État d’Israël, ces discours réactivent l’idée ancienne selon laquelle les Juifs seraient porteurs d’une loyauté étrangère. Sous des formes renouvelées, c’est une vieille mécanique antisémite qui ressurgit.
Les termes évoluent, les contextes changent, mais les logiques de suspicion et de stigmatisation demeurent. C’est précisément cette capacité d’adaptation de l’antisémitisme qui impose aujourd’hui de l’identifier avec lucidité et de le nommer sans ambiguïté.
Lorsqu’une société hésite à nommer l’antisémitisme, elle fragilise les fondements mêmes de sa démocratie et ouvre la voie à sa banalisation.
