Voyage pédagogique À Auschwitz, des élèves romands découvrent l’horreur de la Shoah
Voyage pédagogique À Auschwitz, des élèves romands découvrent l’horreur de la Shoah
Accompagnés de leurs enseignants, des adolescents ont visité les camps de concentration d’Auschwitz, découvrant les vestiges du génocide nazi. Reportage.
- La Cicad a organisé son 24e voyage pédagogique à Auschwitz pour 180 élèves et professeurs romands.
- Les participants ont visité les camps de Birkenau et d’Auschwitz I durant une journée.
- La visite a provoqué des émotions fortes chez certains élèves.
- Ce voyage vise à sensibiliser aux génocides au-delà du seul récit historique des programmes scolaires.
Mercredi, 4 h 45, aéroport de Genève-Cointrin. Un vol affrété spécialement par la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation ( Cicad) s’apprête à décoller à destination de Cracovie, en Pologne. Devant les guichets d’enregistrement, 180 élèves et professeurs, venus des quatre coins de la Suisse romande, arrivent au compte-gouttes, les yeux encore endormis. Sac à dos sur les épaules, chacun récupère son billet et file à la sécurité de l’aéroport. Loin d’une sortie scolaire ordinaire, c’est à Auschwitz que le groupe se rend, dans le cadre d’un voyage pédagogique d’une journée destinée à visiter le plus grand camp d’extermination nazi du IIIe Reich.
Un voyage «de mémoire» que la Cicad organise pour la 24e fois. Et avec les années, il suscite toujours l’engouement de nombreuses écoles privées. «Il y a chez beaucoup de jeunes une volonté de confrontation au réel, au-delà des images, des films ou des réseaux sociaux, constate Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Cicad. Ici, ils se confrontent à la macabre réalité des lieux, des bâtiments, des constructions qui ont servi au processus d’industrialisation de la mort.»
Lettre de motivation
Pour participer à cette excursion, les participants doivent débourser 725 francs et fournir une lettre de motivation. «Notre volonté est de nous assurer auprès des élèves inscrits que c’est un choix déterminé, précise Johanne Gurfinkiel. De notre côté, nous travaillons de concert avec les écoles et enseignants pour assurer la préparation en amont, notamment par le biais de témoignages et de transmission d’outils pédagogiques. Dans la foulée, un débriefing en classe est également prévu, auquel nous cherchons systématiquement à être associés.»
Après deux heures de vol, nous voici devant l’aéroport vitré de Cracovie. Plusieurs cars attendent, alignés. À peine les participants sont-ils montés à bord du bus numéro 5 qu’un documentaire sur la Shoah est projeté pour préparer élèves et professeurs à la visite. Cadavres entassés et témoignages de rescapés. Lorsque la télévision s’éteint, le silence se fait jusqu’à notre arrivée au camp d’Auschwitz-Birkenau, aussi appelé Auschwitz II. À quelques kilomètres à peine se trouve également le camp principal (Auschwitz I) qui fera l’objet de la visite de l’après-midi.
Quand l’histoire prend corps
Alors que le givre blanchit encore les prés et les forêts de pins, le bus dépose le groupe. «Ah ouais, c’est impressionnant, avec les rails et tout, tu n’as pas envie d’y aller», réagit un élève en apercevant l’entrée du camp. Une fois l’immense porte en brique rouge franchie, la visite peut commencer. Une guide francophone prend en charge le petit groupe du bus numéro 5. «Il ne faut ni boire, ni manger, ni fumer, cet endroit est à visiter comme un cimetière», prévient-elle. On estime à plus d’un million le nombre de juifs d’Europe qui ont perdu la vie au camp de Birkenau.
Sur les lieux, une rangée de baraques en bois ont été restaurées, en guise de témoins. Du reste des plus de 300 baraquements, il ne demeure plus que des ruines. Ces écuries en bois ont été conçues pour accueillir 51 chevaux. Mais à Birkenau, elles abritaient plus de 400 prisonniers. À l’intérieur, des lits superposés sont alignés. «Il y avait six personnes par lit», précise la guide. Plus loin, une stèle construite en mémoire des disparus fait face aux ruines de chambres à gaz détruites par les nazis eux-mêmes dans le but d’effacer toutes traces des crimes commis.
Si la Deuxième Guerre mondiale fait bien partie des programmes scolaires, faire le déplacement «rend les choses beaucoup plus vivantes, commente Clément Royer, professeur d’histoire dans une école genevoise. Je pense qu’une visite à Auschwitz est bien mieux que deux semaines de cours sur le sujet. C’est quelque chose dont ils se souviendront longtemps.»
Selon l’enseignant, participer à ce voyage revêt également une dimension humaine. «Au-delà de l’aspect éducatif, en tant qu’être humain, c’est une chance de pouvoir se renseigner sur les horreurs qui ont été commises par le passé. L’idée est vraiment d’accompagner les élèves en leur offrant un cadre sécurisant, dans lequel ils se sentent en confiance et libres d’exprimer leurs émotions.»
Après une cérémonie de recueillement qui a fait couler les larmes de certains visiteurs, le groupe s’en va au camp d’Auschwitz I. Toutes les bâtisses alignées, que la guide appelle des «blocs», sont cette fois construites en brique, et non en bois, et font office de musée. Entre les blocs numérotés, des potences côtoient les hauts barbelés. Prisons ou cabinets de médecine expérimentale, les élèves découvrent des décors figés dans le temps des années 40, tandis que la nuit tombe déjà sur le camp en cette fin d’après-midi. Les guides se munissent alors de lampes de poche pour poursuivre la visite et ne pas semer le groupe.
«Ça semble irréel»
Dans les salles sombres du musée, des amoncellements d’objets témoignent des horreurs commises, comme des sacs, des souliers et même des cheveux ayant appartenu aux juifs emprisonnés. Pour des questions de respect des défunts, il est interdit de prendre des photos dans certaines salles. Un immense livre, «The Book of Names» (le livre des noms), fait aussi partie des éléments incontournables de l’exposition. S’étendant sur l’entièreté de la pièce, il consigne les noms des personnes tuées à Auschwitz et fait office de mémorial. Élèves et professeurs se pressent autour de l’ouvrage, certains cherchant frénétiquement le nom d’un aïeul.
Soudain, un sanglot rompt le silence de la pièce, signe qu’une personne a trouvé le patronyme qu’elle cherchait. «Aujourd’hui, une jeune fille qui explorait son histoire familiale s’est effondrée en larmes en découvrant la réalité d’un camp d’extermination, raconte Johanne Gurfinkiel. C’est toujours saisissant et profondément émouvant. On pourrait croire que cette histoire est trop éloignée des jeunes générations, mais il n’en est rien. Chez elle, un véritable déclic s’est produit: elle a pris la mesure de cette réalité.»
De retour à l’aéroport de Cracovie, il est encore difficile pour certains élèves de digérer ce à quoi ils viennent de faire face. «On a toujours vu ça dans les manuscrits, dans les livres d’histoire, mais le voir dans la vraie vie, ça semble irréel. Je pense qu’on ne réalise pas encore que l’on était à Auschwitz. Il va peut-être nous falloir un peu plus de temps pour analyser ce qu’on a vu. En tout cas, ça ne nous a pas laissés de marbre», réagit Victor, 18 ans, à quelques minutes de l’embarquement pour Genève.
«C’est quelque chose à faire au moins une fois dans sa vie, ajoute Camille, 16 ans. Je pense qu’on devrait tous garder la mémoire de la Shoah. Et venir avec notre professeur d’histoire, c’est encore plus constructif.»
«Un message universel» pour dénoncer les génocides
Il y a 80 ans, le 20 novembre 1945, s’ouvrait le procès de 21 hauts dignitaires nazis, à Nuremberg. Mais si cette date anniversaire coïncide à un jour près avec celle du voyage pédagogique de la Cicad à Auschwitz, ce 19 novembre, pour Johanne Gurfinkiel, ce n’est pas cette date qui confère son sens à cette démarche. «Il y a plusieurs dates clés. Le 27 janvier reste la date internationale de commémoration de la Shoah, fixée par l’ONU, qui a été adoptée aussi par les écoles suisses. Mais une date, même hautement symbolique, ne suffit pas. Elle doit s’appuyer sur une véritable volonté politique, scolaire et éducative, puis se prolonger par un travail de terrain mené tout au long de l’année. L’enjeu est d’engager une réflexion approfondie sur la manière de transmettre cette histoire, au-delà du seul récit historique.»
Pour Johanne Gurfinkiel, ce voyage a en effet une visée plus générale que la seule compréhension historique de l’holocauste. «Ce voyage ne s’inscrit pas uniquement dans un travail de mémoire lié à la Shoah et aux juifs qui en ont été les victimes. Il porte un message universel, bien plus large. Après Auschwitz, d’autres génocides ont eu lieu, notamment au Rwanda. Le fait qu’un tel drame ait pu se reproduire en 1994 rappelle combien un travail de fond – sensibilisation, vigilance, éveil des consciences – reste indispensable.»
