La CICAD saisit la justice contre un député genevois

La CICAD saisit la justice contre un député genevois

L’organisation de lutte contre l’antisémitisme demande des réparations à Sylvain Thévoz pour «atteinte à la personnalité».

 

En bref:

  • La Cicad attaque en justice le député socialiste genevois Sylvain Thévoz pour ses publications l’assimilant, selon elle, à un «instrument de propagande d’un État étranger».
  • Sylvain Thévoz accuse la Cicad de confondre antisionisme et antisémitisme pour museler les critiques envers Israël.
  • La Cicad réclame le retrait des publications litigieuses et 4000 francs pour tort moral.
  • La défense argue que ses propos relèvent de la liberté d’expression d’un parlementaire d’opposition.

La Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad) a actionné la justice contre le député socialiste genevois Sylvain Thévoz.

Défendue par son vice-président et avocat Lionel Halpérin, la Cicad met en cause neuf commentaires sur LinkedIn entre octobre 2024 et octobre 2025, ainsi que la corédaction d’une lettre ouverte dans la «Tribune de Genève». Les propos visent la Cicad et son secrétaire général, Johanne Gurfinkiel.

Sylvain Thévoz reproche à l’association d’assimiler faussement antisionisme et antisémitisme. Il l’appelle à «lever toute ambiguïté sur son rapport à une puissance étrangère sous enquête pour génocide». Puis se demande: «L’État finance-t-il à son insu une propagande politique?»

L’élu socialiste relaie un post critiquant «l’amalgame du lobbyisme pro-Israël – c’est-à-dire progénocide, profamine […] de la Cicad». La lettre ouverte épingle le silence du secrétaire sur le génocide perpétré par «l’armée du pays qu’il défend envers et contre tout».

Le député a aussi qualifié de «stratégie délétère et malhonnête» les reproches de banalisation de la Shoah au sujet d’un éditorial du «Courrier» – «D’Auschwitz à Gaza: plus jamais ça». Le quotidien jugeait «inconcevable» qu’un «gouvernement prétendant représenter la population juive puisse commettre aujourd’hui en toute impunité un crime de génocide».

Sylvain Thévoz dénonce l’usage d’un «vocabulaire appartenant au nazisme à tort et à travers», car Johanne Gurfinkiel avait qualifié de «Judenrein» des lieux Apartheid Free Zone, s’attirant des plaintes pénales.

En conséquence, le 27 avril, la Cicad a intenté une action civile en constatation d’atteinte à la personnalité auprès du Tribunal de première instance (TPI).

«Fausses accusations»

Son avocat dénonce une démarche «attentatoire et malveillante», des propos «diffamatoires» et de «fausses accusations» pour discréditer la Cicad. Ces propos lui imputent «un comportement manipulateur, mensonger, hypocrite et nuisible, tout en l’assimilant à un instrument de propagande d’un État étranger (ndlr: Israël), et insinuent que l’association soutiendrait un génocide ou, à tout le moins, défendrait aveuglément un régime responsable de crimes de guerre».

Reprocher à des juifs de servir Israël plutôt que leur pays est un exemple d’antisémitisme contemporain, souligne la requête.

«Le caractère systématique, accusatoire et réitéré renforce l’impression d’une campagne de discrédit […] pour constituer une atteinte directe à la réputation.» En juillet 2025, la Communauté israélite de Genève et la Communauté juive libérale parlaient déjà d’une «croisade publique contre la Cicad» en demandant au Parti socialiste, en vain, de la faire cesser.

La requérante réclame ainsi le retrait des publications litigieuses et de toutes celles la mentionnant, la publication du jugement sur LinkedIn et 4000 francs pour tort moral.

Elle souligne que l’immunité de député ne protège Sylvain Thévoz de ses interventions que «dans le cadre formel des travaux du Grand Conseil».

«Judenrein»

Dans leurs déterminations du 17 août, les avocats contestent: ses propos, exprimés par des moyens usuels de communication politique, sont liés à son activité parlementaire.

Olivier Peter et Orianna Haldimann soulignent que les ingérences à la liberté d’expression d’un parlementaire d’opposition commandent «un contrôle des plus stricts».

«En l’absence d’appels à la haine ou à la violence, je n’ai aucun doute que notre client est resté dans les limites de la liberté d’expression. La procédure contre lui a un but dissuasif, à son égard et plus largement pour limiter le débat public sur le génocide à Gaza. Mais il ne compte pas se laisser intimider», commente Olivier Peter.

Selon lui, le député est «une personnalité publique qui s’exprime sur un sujet d’intérêt public. Ses propos sont fondés sur des éléments concrets et réagissent à ceux, provocateurs, du secrétaire général de la Cicad. La justice devra tenir compte du ton instauré par ce dernier.»

Or Sylvain Thévoz serait «bien plus modéré» que Johanne Gurfinkiel. La défense cite le terme «Judenrein», si grave que le procureur général, Olivier Jornot, a annoncé son intention de rédiger un acte d’accusation.

Sur ses réseaux, le secrétaire tolère des commentaires «injurieux» et «menaçants» contre le député ou d’autres personnalités.

Quels éléments justifieraient de dépeindre la Cicad comme un instrument d’Israël? Jusqu’en 2018, celle-ci a eu statutairement pour but «la défense de l’image de l’État d’Israël lorsqu’elle est diffamée». Puis cet objectif a été remplacé par la lutte contre «l’antisionisme comme forme contemporaine d’antisémitisme». Selon la défense, cette «interprétation très extensive» vise le même but: faire taire les critiques envers la politique israélienne.

«Très honorés»

Au passage, et sans en tirer de conclusion, les avocats mentionnent les révélations parues dans «Le Courrier» selon lesquelles l’étude d’avocats de feu Philippe Grumbach a été mandatée – pour elle l’associé Christian Lüscher – par l’État d’Israël entre juin 2017 et 2021. Sa mission: offrir conseils et représentation juridique dans le cadre de plaintes pénales en Suisse contre cet État ou ses représentants.

Philippe Grumbach était alors président d’honneur de la Cicad qu’il a présidée de 2001 à 2009. «Christian et moi-même sommes très honorés d’agir au nom de l’État d’Israël», écrivait Philippe Grumbach – cité par «Le Courrier» – le 28 juin 2017 au Ministère israélien de la justice.

«Défendre une partie ne signifie pas pour un avocat épouser ses thèses, mais là n’est pas le propos dans cette affaire», balaie Lionel Halpérin. En outre, il conteste que la Cicad cherche à museler quiconque: «Le rôle de député est une responsabilité et ne permet pas de tenir des propos inacceptables et illicites, puis de se retrancher derrière son mandat pour éviter de rendre des comptes, surtout quand on pratique régulièrement l’outrance. En outre, le contexte dans lequel ces propos ont été tenus ne dédouane pas Sylvain Thévoz.»

Enfin, les accusations «ne sont pas étayées. Quant à brandir des statuts qui ne sont plus applicables, cela démontre la faiblesse de sa défense.»